Le Royaume des Rats par

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Continuation / Fantasy

13 Un Triangle haineux

Catégorie: M , 7966 mots
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Filles et Fils du Rat Cornu,

 

J’avoue, j’ai un petit peu traîné. Le travail a été plutôt costaud, ces dernières semaines. Mais je sais que vous comprendrez.

 

Cela ne veut pas dire pour autant que je n’ai rien écrit. J’ai juste écrit d’autres choses dans d’autres chapitres ultérieurs.

 

Bientôt en vacances, je verrai si je pourrai le chapitre 15 un peu plus vite.

 

Merci de votre patience, et gloire au Rat Cornu !

 

 

Koursh, l’esclave Skaven, tendit le bras dans une direction. Sigmund distingua au loin les flammes ondulantes d’un feu de camp. La nuit n’allait sans doute pas tarder à faire place à l’aurore, et d’ici une heure, pas plus, les Skavens Sauvages iraient se coucher.

 

-         Enfin ! Camp de la Grande Patte Qroshay du Clan Moulder !

 

Le Skaven Noir grimaça. L’odeur caractéristique des Skavens Sauvages, portée par le vent, lui infecta les narines. Il se sentit sur le point d’aborder une épreuve particulièrement difficile. Infiltrer un groupe de Skavens Sauvages, il l’avait déjà fait. Ce n’était pas pour autant quelque chose qui lui était facile ou plaisant. Le plus dur était de réduire au silence toute l’éducation que lui avaient transmise ses parents, sans pour autant relâcher les instincts les plus primaires qui sommeillaient en lui. Mais il était résigné. Des vies étaient en jeu.

 

À leur approche, des têtes se relevèrent, des yeux se plissèrent avec méfiance et méchanceté. Sigmund grogna intérieurement. Ils étaient environ une vingtaine, au milieu de trois grandes tentes de peau et de branchages, tous plus crasseux et vilains les uns les autres. Dix d’entre eux étaient assis en cercle autour d’un groupe d’une douzaine d’Humains terrorisés, principalement des femmes et des enfants.

 

L’un des Skavens Sauvages en particulier attira l’attention du jeune Steiner. C’était un Guerrier des Clans très maigre, au pelage brun assez dru, qui entretenait un jezzail, la tristement célèbre arquebuse aux munitions de malepierre conçue par le Clan Skryre. On n’avait aucun mal à deviner son rôle ou son appartenance au Clan des Mutateurs : ses deux yeux avaient été remplacés par deux énormes globes oculaires, gros comme des oranges, arrachés à quelque grande créature.

 

Fichus Moulders et leur manie de se tripoter la viande !

 

Son père lui avait expliqué les méthodes du Clan Moulder : leurs Guerriers des Clans étaient modifiés à grands renforts de chirurgie teintée de malepierre. Les plus méritants devenaient de véritables armes de guerre. Ceux qui faillaient à leur devoir étaient généralement transformés en Rats-Ogres.

 

Un éclat de voix fit pivoter l’oreille de Sigmund.

 

-         Koursh ! Sale petit crachat ! Tu oses paraître devant moi ?

 

Le pan de peau tannée qui recouvrait l’ouverture d’une des tentes fut écarté d’un coup sec par un bras costaud. Le jeune Steiner n’eut pas besoin de réfléchir pour comprendre qu’il avait affaire au chef du groupe. C’était un grand Skaven Sauvage à fourrure claire, faisant six bons pieds de haut pour plus de cent cinquante livres de muscle. Sa fourrure était pelée par endroit, ce qui révélait la présence de morceaux de métal pointus incrustés directement dans sa chair, à la façon des Moulder.

 

Koursh se jeta aux pieds du chef.

 

-         Enfin, enfin je te retrouve, ô puissant-merveilleux Qroshay, notre Grande Patte !

 

Pour toute réponse, le meneur des maraudeurs Skavens Sauvages flanqua un coup de pied sur l’épaule de l’esclave qui roula par terre en couinant. Puis il leva les yeux vers Sigmund.

 

-         Une Vermine de Choc... Je ne te reconnais-reconnais pas, tu n’étais pas avec nous !

-         En effet. Je suis venu avec mon propre régiment-groupe. Je suis la Grande Griffe Treb.

-         Où est ta compagnie, Treb ?

 

Sigmund savait exactement ce qu’il fallait faire : il devait faire comprendre qu’en tant que Skaven Noir, sa force et son autorité prévalaient sur celles de Qroshay. Aussi, il aboya :

 

-         Je t’en pose, des questions, Moulder ?

-         Euh… non.

 

Il ne laissa pas à la Grande Patte le temps de s’indigner, et continua :

 

-         Vous êtes bien tous les mêmes, les Guerriers des Clans ! Tous des lâches-incapables, comme ceux qui m’ont abandonné quand les choses-hommes ont commencé à se défendre. Ils me font penser à ces minables qui constituent ton bataillon. C’est avec ce ramassis de vauriens-maigrichons que tu as ravagé le village des choses-hommes, plus loin ?

-         Euh… oui, Treb.

-         Tu m’appelles « Grande Griffe Treb », sale vermisseau-lombric ! Pas vrai, ça, d’être aussi ignare !

 

Qroshay ne perdit pas complètement ses moyens, il se rappela qui était le chef.

 

-         Bon, ne t’énerve pas. Tu as faim, peut-être ?

-         Peut-être.

-         Parfait !

 

Le Moulder s’approcha des prisonniers. Sigmund réalisa ce qui était en train de se passer. Il tâcha de garder un visage impassible, mais il savait très bien ce qui allait se passer.

 

Ne fais rien, ne grille pas ta couverture !

 

Qroshay évoluait maintenant entre les Humains. Il en regarda un, en frôla un deuxième.

 

-         Les choses-hommes… si bêtes-faibles, si délicieuses.

 

Le Skaven brun s’arrêta devant une petite fille brune. Il la considéra de la tête aux pieds. La petite se recroquevilla, terrifiée. Une tache sombre se diffusa sur sa jupe de paysanne. Elle ouvrit la bouche, mais elle n’eut pas le temps de crier. Rapide comme l’éclair, Qroshay lui planta les griffes dans ses joues, la souleva et la mordit à la gorge. Le sang gicla instantanément. Une femme hurla de désespoir. L’un des Skavens Sauvages l’assomma d’un coup de poing au visage. Qroshay appliqua sa bouche sur la plaie béante et but à grandes goulées. Puis il jeta le petit corps sur le sol.

 

-         Miam, miam ! J’adore le sang des choses-hommes ! Surtout celui des petites choses-hommes ! Il est plus frais ! Tu ne trouves pas, Treb ?

 

Mais la Grande Patte ne se rendait pas compte du tumulte dans lequel pataugeait le cerveau de Sigmund. Le grand Skaven Noir dut puiser au plus profond de ses convictions les ressources nécessaires pour garder son calme et éviter d’écraser la tête du chef Skaven Sauvage avant de se faire occire par les autres Guerriers des Clans. Il serra les poings si fort qu’il se fit mal aux doigts, et entailla la peau de ses paumes de ses longs ongles pointus.

 

La Grande Patte Moulder ne s’en tint pas là. Il baissa ses chausses et répandit un flot d’urine sur le cadavre de la petite fille. Selon les coutumes de l’Empire Souterrain, aucun autre Skaven n’aurait le droit d’y toucher.

 

-         Alors, Treb ? Tu veux manger lequel ?

 

Réfléchis, Siggy ! Une bonne idée, maintenant !

 

-         Je vais choisir, mais avant…

 

Il fallait y aller au culot. Heureusement, il avait déjà eu une idée générale de son plan avant d’arriver au campement.

 

-         J’ai envie de pisser. Personne ne bouge !

-         Oui-oui, Grande Griffe Treb.

 

Sigmund se cacha derrière un arbre, s’assura de n’être dans le champ de vision de personne, puis il sortit très discrètement de sa poche un petit morceau de papier plié en quatre, une plume et une fiole dans laquelle il avait mis de l’encre. Il griffonna rapidement sur le papier :

 

-         10 Guerriers des Clans

-         6 esclaves

-         1 chef

-         1 arquebusier

 

-         12 villageois prisonniers

 

Attaquez en plein jour !

 

Il souffla sur la feuille pour sécher l’encre, puis il la cacha. Ensuite il revint au camp.

 

-         Bon, maintenant, je passe à table.

 

Sigmund fit mine de se lécher les babines. Il balaya lentement du regard les prisonniers assis par terre qui tremblaient comme autant de feuilles mortes. Il vit un vieillard, un petit garçon, une femme exténuée aux yeux exorbités de terreur… et s’arrêta sur un homme jeune, mais costaud, avec un bandeau noué autour de ses cheveux blonds, qui le défiait presque de ses yeux bleus. C’était sans doute pour ça qu’on lui avait attaché les mains dans le dos. Il tendit le bras vers le villageois.

 

-         Lui, là ! Il a l’air bien plein de viande.

-         Il est à toi, Grande Griffe Treb ! ricana Qroshay.

 

Sigmund attrapa l’Humain par le col, et l’entraîna dans la direction de Rabarena. Ce qui surprit Qroshay.

 

-         Hé, où tu vas ?

-         Je m’éloigne un peu !

-         Et pourquoi ?

 

Le Skaven Noir se retourna, et gronda :

 

-         Parce que je veux être tout seul pour le manger-manger ! Ton odeur me file la gerbe ! Ça te pose un problème ?

-         Euh… non.

-         Parfait ! Le premier qui me suit, je le tue.

 

Sigmund poussa violemment l’Humain dans le dos. Ils firent quelques pas, lorsqu’il entendit quelqu’un courir et haleter derrière lui. C’était Koursh.

 

-         Attends-attends, Treb ! Mon maître-maître, je veux te servir !

 

Le Skaven Noir pivota en un éclair, et lança dans le mouvement son petit couteau. L’arme se planta directement dans le cœur de l’esclave malingre qui bascula sur le dos et mourut en un instant. Devant les regards surpris des Skavens Sauvages et ceux horrifiés des Humains, Sigmund retira d’un coup sec son couteau de la poitrine de Koursh, et aboya :

 

-         J’ai dit « le premier qui me suit, je le tue » ! T’es sourd, ou t’es con ?

 

Puis il retourna vers l’Humain qui n’avait pas osé bouger, et l’entraîna derechef vers la forêt.

 

Tout en marchant, il eut une petite pensée pour Koursh. Ce petit esclave apeuré lui avait fait confiance, l’avait conduit à son camp, avait voulu devenir son serviteur zélé, et en retour, il l’avait froidement tué. Il n’en éprouva pas le moindre regret.

 

Koursh n’était pas une victime innocente. Dans la société des Skavens Sauvages, dès qu’on sort de la pouponnière, il n’y a plus aucune innocence. Même chez les esclaves.

 

 

Lorsque Sigmund fut certain de ne plus être visible de qui que ce soit dans le camp des Moulder, il arrêta sa marche, sans lâcher l’Humain. L’autre ne bougea plus. Le Skaven Noir trancha d’un coup de son couteau les liens, et poussa l’Estalien d’une bourrade sur l’épaule.

 

Immédiatement, l’Humain pivota vers l’homme-rat, poings levés. Sigmund leva les deux mains au-dessus de sa tête.

 

-         Non ! Attends !

 

Il laissa tomber son couteau à terre, et resta immobile.

 

L’homme était prêt à bondir, bras tendus et jambes fléchies, mais l’expression sur son visage traduisait la perplexité. Sigmund se concentra. Il devait restituer les quelques mots en Estalien que Clarin lui avait appris. Il baissa lentement les mains, les posa sur sa poitrine, et prononça de la voix la plus douce qu’il put :

 

-         Amigo.

 

L’Humain écarquilla les yeux, et son visage se décrispa légèrement. Toujours avec d’infinies précautions, Sigmund fouilla dans sa poche, et en sortit la liste qu’il laissa tomber par terre. Il recula de quelques pas, et montra le papier. Sans perdre un degré de circonspection, le prisonnier avança lentement, et ramassa la feuille. Il la déplia, et fronça les sourcils. L’homme-rat avait écrit en reikspiel, une langue qui lui était inconnue, mais il comprit qu’il s’agissait de données sur le campement des envahisseurs. Il releva la tête, afficha une expression interloquée vers son interlocuteur. Celui-ci montra du doigt la direction de son village, et dit encore :

 

-         Señor Eusebio Clarin. Rabarena.

 

L’homme acquiesça d’un signe de tête, recula de quelques pas, puis tourna les talons et courut aussi vite qu’il put. Sigmund le regarda s’éloigner, puis il ramassa son couteau et réfléchit quelques instants. Il lui fallait faire quelque chose pour être crédible. Heureusement, la forêt ne manquait pas de gibier. Il repéra un lapin. D’un geste, il lança son couteau et atteignit la petite bête à la gorge. Il croqua dans la viande crue à pleines dents plusieurs fois, et frotta la carcasse sanglante sur son menton. Puis il regagna le camp des Skavens Sauvages.

 

 

Qroshay l’accueillit avec un ricanement.

 

-         Alors, c’était bon-bon ?

-         Non ! Sale goût de lapin malade ! Je l’ai laissé pourrir par terre, qu’il nourrisse les vers !

-         Ah ? Bon.

 

Sigmund s’assit sur un rondin de bois, et regarda encore attentivement les prisonniers. La Grande Patte Qroshay marmonna.

 

-         Le sale soleil va bientôt se lever-lever.

-         En effet. Mais qu’est-ce que vous faites ici ? Vous avez bien ravagé les clapiers des choses-hommes ! Alors pourquoi vous traînez ici ?

-         Parce qu’on attend, Grande Griffe Treb. Ce sont les ordres du Chef de Guerre Blokfiste.

 

Blokfiste… Faut que je retienne ce nom.

 

-         J’ai entendu que c’était un grand Chef de Guerre.

 

À ces mots, les yeux de Qroshay brillèrent d’excitation.

 

-         Oh, oui-oui ! Très grand chef de guerre ! Armée très puissante-puissante ! Parti chercher gros des troupes. Bientôt, toutes les choses-hommes à nos genoux !

-         Il est si fort que ça ?

-         Très puissant-malin ! Il a un plan ! Le « Plan de Blokfiste ». Il va bientôt nous rejoindre, et nous allons piétiner-dévorer les choses-hommes !

-         C’est quoi, ce plan ?

-         Je ne sais pas. Seul Blokfiste sait. Mais nous savons tous que c’est le meilleur des plans ! Et nous, on est les meilleurs ! Mais avant ça, on va dormir-dormir.

-         Bonne idée, pour une fois.

 

Sigmund allait proposer de rester près du feu pour monter la garde, et aider les hommes de Clarin dès leur arrivée, mais il n’en fit rien. En tant que Grande Griffe, il devait déléguer le sale boulot aux Skavens Sauvages de rang inférieur pour rester crédible. Il prit les devants.

 

-         Où je peux dormir ?

-         Tu n’as qu’à t’installer dans la grande tente, avec les autres.

 

Le Skaven Noir jeta un petit coup d’œil sur le côté. Il repéra la tente de laquelle était sorti Qroshay, la plus petite. Il la montra du doigt.

 

-         Non. Je prends celle-là.

-         Euh, mais c’est la mienne…

-         Justement.

-         On… on aura du mal à tenir à deux.

-         Qui t’a dit que t’allais dormir avec moi ? Je prends cette tente, ou ta tête ! Au choix !

 

Qroshay grommela, mais alla se réfugier dans l’une des grandes tentes. Satisfait, Sigmund s’installa dans la petite tente, sous les regards craintifs et respectueux des Skavens Sauvages. Quand il tira derrière lui la peau qui couvrait l’ouverture d’entrée, il grimaça. L’odeur était réellement épouvantable.

 

Au moins, je ne risque pas de m’endormir comme les autres.

 

*

 

Au bout d’un temps indéfinissable, il entendit le galop des chevaux. Les hommes de Clarin n’allaient pas faire dans la dentelle. Il se releva d’un bond et sortit de sa tente. Le camp des Skavens Sauvages étaient en effervescence. La Grande Patte beuglait des ordres de manière complètement désordonnée. La quinzaine de guerriers Estaliens était menée avec beaucoup plus de discipline par le capitaine Antoninus. À ses côtés se tenaient Clarin, qui avait monté la jument de Sigmund, et le paysan revenu se battre sur l’un des chevaux du carrosse.

 

Le Skaven Noir analysa rapidement la situation. Ses pupilles se fixèrent sur le Skaven aux yeux énormes. Celui-ci brandissait son jezzail en direction du diplomate. Sigmund réagit en un éclair. Il bondit juste à côté du tireur, agrippa le canon de son arme et le détourna de force en criant :

 

-         Attention, Clarin !

 

Le coup partit dans un claquement tonitruant. La balle de malepierre fila tout droit, et se ficha dans le dos d’un soldat d’Antoninus qui croisait le fer avec un Guerrier des Clans. L’homme s’écroula. Sigmund ne prit pas le temps de s’en inquiéter. Il fit face au tireur qui avait l’air complètement hagard. Le Skaven Noir ne lui laissa pas l’occasion de réfléchir. Il tira l’épée courte du Skaven Sauvage de son fourreau, et la planta dans son ventre. Le tireur s’effondra comme une poupée de chiffons avec un gargouillis éberlué, ses yeux déjà énormes s’écarquillèrent et roulèrent dans tous les sens.

 

-         Treb !

 

Sigmund eut le réflexe de lâcher l’épée courte et de bondir sur le côté. Il évita ainsi un coup de hallebarde de la Grande Patte. La tête de métal rouillé heurta le sol dans un grand bruit.

 

-         Alors, c’était vrai !

 

Qroshay fit un balayage avec son arme, esquivé élégamment par le Skaven Noir.

 

-         Blokfiste avait raison !

 

Le Moulder tenta un coup d’estoc, une fois de plus dans le vide.

 

-         Des Skavens trahissent le Rat Cornu !

 

Encore un coup d’estoc qui frôla l’autre flanc de Sigmund, qui avait pivoté sur ses talons sans cesser de faire face à son adversaire.

 

-         Tu es avec les choses-hommes !

 

Le meneur prit son élan, et effectua derechef un balayage deux fois plus violent avec sa hallebarde pour planter la lame dans les côtes de sa cible. Sigmund décida d’en finir. Il saisit à deux mains l’arme, et la serra si fort qu’il brisa le mouvement du Skaven Sauvage qui, surpris par la manœuvre, tomba presque sur lui. La Grande Patte glapit péniblement :

 

-         Vilain traître-menteur !

 

Puis il releva le nez pour faire face au traître, et tout à coup, son sang se figea. Les yeux rougeoyants de colère du Skaven Noir lançaient des éclairs. Qroshay sentit son faciès se décomposer de peur quand Sigmund rugit d’une voix terrible :

 

-         Putain d’ASSASSIN D'ENFANTS !

 

Sigmund lâcha la hallebarde, et en un éclair ses mains puissantes enserraient la tête de son adversaire. Et puis le Skaven Noir laissa libre cours à sa colère. Avec un cri effrayant, il enfonça ses pouces dans les yeux de la Grande Patte qui couina aussitôt de douleur et laissa tomber son arme. Sigmund poussa vers le sol la tête du Skaven Sauvage et l’abattit sur son genou relevé. Le museau explosa dans un craquement écœurant et une gerbe de sang, et le gredin se retrouva projeté en arrière et tomba de tout son long sur le dos. Surexcité par la vue du Skaven Sauvage par terre en train de souffrir le martyr, Sigmund ramassa la hallebarde et l’abattit sur la cage thoracique de Qroshay en ahanant de toutes ses forces, une fois, deux fois, trois fois, si bien que l’arme cassa dans sa main avant qu’il ne pût administrer un quatrième coup.

 

Le Skaven Noir regarda le manche resté dans sa main, et chercha autour de lui une autre arme.

 

-         Señor Steiner !

 

Il pivota, et repéra Clarin, qui galopait dans sa direction. L’émissaire brandissait Cœur de Licorne. Il la lança dans sa direction au passage, et le jeune homme-rat s’en empara d’une poignée ferme. Il vit trois Skavens Sauvages poursuivre les prisonniers que les soldats d’Antoninus évacuaient. Il courut après les trois Moulder. Il faucha les jambes du premier, décapita le deuxième, et enfonça son épée entre les omoplates du troisième jusqu’au pommeau.

 

Enfin, la pression retomba. Les cris cessèrent, les tintements des armes se turent, le sang cessa de couler. Sigmund arracha au cadavre de Qroshay sa cape, et s’en servit pour essuyer sa flamberge. Il regarda la lame sous tous ses angles, et lui fit un petit clin d’œil.

 

-         J’ai dû te laisser en arrière pour donner le change, mais je suis bien content de te retrouver.

 

Eusebio Clarin descendit de la jument de Sigmund et rejoignit le jeune homme-rat.

 

-         Je me suis permis de prendre votre monture, je ne voulais pas la laisser seule au village.

 

Encore énervé par l’adrénaline, Sigmund lui arracha les rênes des mains, et rengaina Cœur de Licorne. L’Estalien observa :

 

-         C’est une magnifique épée, Señor Steiner. D’où vient-elle ?

-         Quand nous avons fait construire l’aqueduc, le chantier était mené par Maître Gotrek Gurnisson, le célèbre Tueur Nain. Il avait quelques-uns des membres de son peuple avec lui, dont un forgeron, qui s’est installé à Steinerburg. J’ai demandé à ce forgeron de me fabriquer une épée spéciale.

-         Cette lame a l’air particulièrement solide.

-         Elle l’est, Maître Clarin. C’est du gromril.

 

L’Humain ouvrit de grands yeux surpris.

 

-         Vous voulez dire qu’un Nain a accepté de fabriquer une épée en gromril pour quelqu’un qui n’était pas de son peuple ? Un Skaven, de surcroît ?

-         Ce forgeron est un expatrié cupide jusqu’à l’obsession. Si vous voulez, je vous le présenterai.

-         Et il a récupéré du gromril au nez et à la barbe des Nains d’un Karak ? Il doit avoir la moitié du peuple Nain à ses trousses !

 

Le Skaven Noir eut un sourire ironique.

 

-         Ne croyez pas que tous les Nains sont fermement et noblement attachés à leur honneur. Les exceptions sont rares, mais il y en a. Et tout s’achète, chez les Nains. Y compris le gromril et le silence. Le tout est d’avoir l’argent. J’ai de l’argent.

 

Clarin se rapprocha du cadavre de la seule perte que son régiment avait à déplorer. De près, le spectacle était encore plus choquant.

 

-         Vous m’excuserez de ne vous le dire que maintenant, mais je vous remercie, sincèrement. Vous m’avez sauvé la vie, Sire Steiner.

 

Le Skaven Noir rejoignit l’Estalien, et s’accroupit près du corps pour l’examiner.

 

-         Je regrette de ne pas avoir écarté son fusil suffisamment fort. Vous avez perdu un homme.

-         L’intention y était. Et c’est le lot de tous les hommes d’armée. Mais ça

 

En effet, le pauvre soldat avait le visage crispé par une indescriptible souffrance. Cela n’était guère étonnant, car sous l’influence néfaste de la malepierre, sa colonne vertébrale avait effroyablement muté. Pas moins de cinq longues flèches de vertèbres et d’os avaient jailli de son dos, déchiré les chairs, broyé les organes, et l’avaient littéralement planté au-dessus du sol comme un épouvantail macabre. Heureusement pour lui, il n’avait pas eu à supporter la douleur très longtemps.

 

-         Manann ait pitié, c’est épouvantable ! murmura l’Estalien.

-         C’est la malepierre.

-         Vous aviez raison, c’est une vraie cochonnerie !

-         Il y a autre chose qui ne me plaît pas : généralement, la malepierre dont les Skavens Sauvages se servent pour fabriquer leurs balles cause juste de très graves brûlures. On dirait que ce sont des munitions spéciales avec de la malepierre plus concentrée à l’intérieur, suffisamment pour provoquer des mutations. C’est inquiétant…

-         Vous pensez que ça peut marcher sur quelqu’un comme vous ?

-         J’espère ne jamais avoir à l’apprendre, Maître Clarin.

-         Votre père m’a un peu parlé des effets de la malepierre. Pouvez-vous me dire à quel point les Skavens craignent les mutations ?

-         La seule façon d’avoir une mutation pour un Skaven est d’avaler une très grosse quantité de malepierre ou de se l’injecter dans le corps, comme ceux-là ont fait. Si je saisis une balle de malepierre brute, ça va me brûler les doigts. Par contre, si je prends un jeton de malepierre raffinée, comme ceux que les Skavens Sauvages utilisent comme monnaie, ça ne me fera rien.

-         Donc, c’est sans effet ?

-         Je n’ai pas dit ça. Même s’il n’y a pas de mutation, si je mange un peu de malepierre, ça va provoquer un tourbillon d’énergie Warp dans mon estomac. Les sorciers Skavens s’en servent pour modeler leur magie, ce que je ne sais pas faire. Non seulement ça va me retourner les boyaux, mais en plus je risque fort de développer une dépendance, simplement avec un fragment de la taille d’une noix.

-         Et cette dépendance est tenace ?

-         Pire que la pire des drogues, Maître Clarin, vous vous souvenez ? Quand elle vous prend aux tripes, il est impossible de s’en débarrasser. On ne connaît aucun remède à cette addiction, à ce jour. Et si vous ne soulagez pas cette faim de malepierre tous les jours, vous mourrez dans des souffrances inimaginables.

 

Clarin décela une étincelle de tristesse dans le regard de son interlocuteur.

 

-         Vous avez déjà vu ça, n’est-ce pas ?

-         Un jour, nous avons récolté une fille suffisamment mature pour pouvoir enfanter. Elle avait été traitée à la malepierre. Trop légèrement pour qu’on l’ait vu tout de suite, mais le mal était déjà fait. Une fois ramenée au bercail, elle est subitement tombée malade. On l’a vite isolée. Notre meilleure prêtresse de Shallya a fait tout ce qu’elle a pu, mais même les médicaments qui atténuent la douleur sont restés sans effet. La pauvre fille n’a pas vécu plus d’une semaine, et vu la douleur qu’elle a enduré, pour elle, ç’a dû compter triple.

 

Sigmund avait fini sa phrase péniblement, comme si le souvenir même l’avait épuisé.

 

-         Désolé de l’apprendre, jeune homme.

-         Une sacrée merde, Messire Clarin.

 

Le cas de Teresa revint à l’esprit du jeune Skaven.

 

-         J’en connais une autre qui a aussi subi une intoxication à la malepierre. Fort heureusement, elle a échappé à la dépendance. Mais il y a eu d’autres conséquences sur son cerveau.

-         Vous voulez dire que ses facultés sont atteintes ?

-         Oui. Dans sa tête, elle n’aura jamais plus de huit ou neuf ans Humains.

 

Clarin remarqua que le visage de Sigmund s’était davantage assombri. Il voulut le réconforter :

 

-         Maître Steiner… si ça peut vous aider à garder le moral, rappelez-vous que vous nous avez permis de délivrer ces villageois pratiquement sans la moindre perte.

-         Tant mieux.

-         J’en parlerai au Prince Calderon.

 

Le capitaine Felipe Antoninus s’approcha du Skaven Noir. À côté de lui marchait l’homme que Sigmund avait délivré. Antoninus posa une main sur l’épaule du paysan.

 

-         Enrique m’a dit que vous n’aviez pas hésité à être le plus crédible possible. Vous avez même tué un de vos frères, comme l’aurait sans doute fait un vrai Skaven !

 

Ces paroles cinglèrent le jeune homme-rat comme un coup de fouet. Il se planta devant le soldat et aboya :

 

-         Ne me comparez pas à ces animaux, Antoninus ! Ces créatures ne seront jamais mes frères ! C’est compris ?

-         Vous êtes pourtant un Skaven. Les Skavens ont bien l’habitude de tuer d’autres Skavens, non ?

 

Sigmund serra les poings et siffla entre ses dents :

 

-         Osez me dire que les Humains ne se battent jamais entre eux. Osez !

 

Le capitaine posa la main sur la garde de son glaive, et soutint le regard du Skaven Noir. Clarin s’interposa.

 

-         Antoninus, Maître Steiner vient de vivre quelques heures très éprouvantes, et grâce à lui, le pire a été évité. N’allons pas…

 

Mais Sigmund n’entendit pas la suite. Il avait distingué quelque chose du coin de l’œil. Il se tourna, et revit le petit cadavre de la fillette tuée sous ses yeux par Qroshay. Personne d’autre n’y avait touché, à part la vermine qui l’avait déjà envahi. Il se laissa tomber à genoux devant le corps, son visage se crispa en une grimace de douleur et de chagrin, et sous les regards plus que surpris des villageois, il éclata en sanglots, et resta un long moment à pleurer à chaudes larmes.

 

Personne n’osa bouger ou dire un mot. Puis le grand Skaven Noir sentit une main se poser sur son épaule.

 

-         ¿Hermano?

 

Il releva la tête, et vit Enrique, l’homme qui avait transmis son message. Celui-ci lui murmura quelques mots. Il ne comprit pas la signification, mais il y avait dans la voix de l’Estalien du respect et de la compassion.

 

-         Il vient de dire : « Vous avez fait tout ce que vous avez pu. Vous êtes un homme, un vrai », intervint Clarin. Et j’approuve.

 

Le villageois tapota amicalement le bras du Skaven, et ajouta :

 

-         ¡Va con Taal y Rhya, hermano!

 

Cette fois, Sigmund fit un petit sourire triste.

 

*

 

Les Estaliens rassemblèrent les cadavres des Skavens Sauvages en une unique pile, à laquelle ils mirent le feu. Avec d’infinies précautions, Sigmund et Antoninus traînèrent le soldat muté et le jetèrent dans le brasier. Puis les villageois prirent le temps d’enterrer la pauvre petite victime de Qroshay. Clarin, le plus lettré de toute la compagnie, prononça une prière à Taal et Rhya, et tout le monde se recueillit en silence. Le diplomate ne put s’empêcher de remarquer que le plus triste était le seul Skaven de l’assistance.

 

Après quoi, ils s’en retournèrent vers Rabarena. Chemin faisant, quelques-uns des villageois osèrent approcher Sigmund. L’un d’eux lui tapota l’épaule avec un sourire, une vieille femme le remercia d’une voix encore serrée par l’émotion, et un petit garçon lui prit la main, et ne le lâcha que lorsqu’ils arrivèrent au village. Ces petits signes d’affection, très simples, mais chaleureux, firent du bien au Skaven Noir qui sentit son cœur s’alléger un peu.

 

Une fois sur la place du village ravagé, Clarin donna quelques instructions, et les villageois s’affairèrent. Le chagrin enserrait encore leurs tripes, mais ils se mirent au travail avec résignation.

 

-         Je leur ai dit de commencer les réparations au plus vite, qu’ils ne se laissent pas aller au désespoir.

-         Bonne idée, approuva le Skaven Noir.

-         Nous devrions discuter stratégie, suggéra le capitaine Antoninus. Allons chez le bourgmestre.

 

Les trois hommes s’installèrent dans le bureau de la plus grande maison de Rabarena. Le capitaine déroula une carte de la principauté sur la table de travail, et indiqua trois points.

 

-         Voilà. Ils ont d’abord attaqué Chiringuito. Ensuite, ils ont ravagé Salograr. Et maintenant, c’est Rabarena qui a subi leur violence.

-         J’ai demandé à ces pauvres gens s’ils ont vu un Skaven Blanc, mais aucun ne m’a répondu par l’affirmative, expliqua Clarin. Rabarena est un endroit plus petit que les deux autres, ils ont dû envoyer moins de troupes.

-         Le Skaven Blanc doit être en train de préparer un mauvais coup quelque part, maugréa Sigmund.

-         Et pourquoi avoir attaqué ces trois villages, à votre avis ?

-         C’est évident, Excellence. Ils veulent nous rogner pour nous affaiblir avant de nous dévorer, suggéra Antoninus.

-         Il y a autre chose, répliqua Sigmund. Avant votre arrivée, leur chef m’a parlé d’un « plan ». Ces Skavens obéissaient à des ordres précis, des instructions édictées par un certain Blokfiste. Vu la façon dont il en parle, c’est très probablement un chef de guerre réputé chez eux. Je n’ai rien pu apprendre de plus.

-         Ce n’est pas grave, on a déjà une bonne information grâce à vous.

-         Attendez, je pense à quelque chose. Je me demande si…

 

Le Skaven Noir tendit la main vers une plume posée dans un encrier.

 

-         Vous permettez ?

-         Oui, nous en avons d’autres.

 

Le Skaven Noir prit la plume, et traça trois traits sur la carte. Chaque trait reliait deux des villages, formant ainsi un triangle dont les traits dépassaient légèrement à chaque intersection.

 

-         Voilà ! Là, il y a une logique.

-         Encore le triangle du Rat Cornu, observa Clarin.

-         C’est dans leur mentalité, ils associent le triangle à tout ce qu’ils font, même de manière inconsciente.

 

Il posa le doigt sur l’espace au milieu des trois villages.

 

-         Y a-t-il quelque chose de particulier ici ?

-         Oui, messire, répondit Antoninus. C’est le domaine de Patrizio Nichetti, l’un des plus riches fermiers de la Principauté de Sueño. Il possède une immense propriété et a plusieurs dizaines de serviteurs à son service. En fait, la plupart des gens qui habitaient les trois villages rasés travaillaient pour lui, de près ou de loin.

 

Sigmund releva le nez et fit face à Antoninus.

 

-         Dans ce cas, il va falloir évacuer le secteur. Au plus vite.

 

Puis, s’adressant à Clarin.

 

-         Maître Clarin, vous pouvez faire envoyer un messager à Vereinbarung ?

-         Dites-moi où est le relais de pigeons voyageurs de votre royaume le plus proche de la frontière, et votre message sera transmis demain au plus tard.

-         Je vais demander à un ami d’amener quelques troupes.

-         Vous n’avez pas confiance en mes hommes ? s’irrita Antoninus.

-         Si fait.

-         Alors quoi ? Je n’ai pas assez de soldats, à votre goût ? On a nettoyé leur camp presque sans aucune perte !

-         Ces Skavens Sauvages n’étaient pas très nombreux, mais on ne connaît pas leur plan, et on ne sait pas combien viendront l’exécuter. Et je préfère avoir sur place des gens habitués à les combattre, qui m’obéiront sans discuter car ils sauront que mes décisions sont les bonnes. Par ailleurs, si c’est vraiment nous qui les avons attirés chez vous, autant que nos troupes se mouillent plus que les vôtres pour les faire partir.

 

Le Skaven Noir jeta un coup d’œil vers la rivière.

 

-         Maintenant, si vous permettez, je vais me laver.

 

Il ramassa le sac de toile dans lequel il avait rassemblé ses vêtements, et sortit promptement du village. Alors qu’il s’éloignait, l’ambassadeur interpella le capitaine.

 

-         Qu’en pensez-vous ?

-         J’espère qu’ils ne seront pas beaucoup plus nombreux qu’aujourd’hui, on n’a pas besoin de ça.

-         Je voulais parler de ce jeune homme.

-         Qu’y a-t-il à dire sur lui, Maître Clarin ?

-         C’est la première fois que vous approchez un Skaven d’aussi près sans qu’il ne soit votre ennemi. Pouvez-vous me dire votre impression ?

 

Antoninus grogna.

 

-         « Sans être notre ennemi », c’est vite dit, excellence ! Vu comment il prend facilement la mouche, je ne sais pas s’il est si fiable que ça !

-         Rappelez-vous que notre peuple fait la guerre au sien depuis près de mille cinq cents ans. Même avec l’éducation qu’il a reçue, il doit être titillé par cette inimitié.

-         Raison de plus pour s’en méfier, excellence. En plus, je vous rappelle que ce sont les hommes-rats qui nous attaquent les premiers, systématiquement !

 

Clarin regarda le capitaine dans les yeux.

 

-         Mettez-vous un instant à sa place, capitaine Antoninus. Songez à ce que lui doit penser de nous, et analysez ses actes. Ça le rend plutôt fascinant, je trouve. Jugez : il n’a pas l’air de beaucoup nous aimer, et pourtant il n’a pas hésité à mettre sa vie en danger pour infiltrer leur bande, obtenir des informations et libérer des prisonniers auxquels il ne devait absolument rien.

-         Il faut croire qu’il obéit bien aux ordres ?

-         Non, Antoninus. Son grand-père lui a ordonné de nous accompagner pour analyser le terrain, pas de risquer la mort pour nos paysans. Il y a autre chose. Une sorte de passion qui le pousse.

 

Clarin eut une moue pensive.

 

-         Oui… quelque chose le motive, et ce n’est pas l’amitié avec Sueño. C’est plus profond, plus viscéral. Comme s’il cherchait à prouver quelque chose. Quoi qu’il en soit, j’ai envie de lui faire confiance.

-         J’espère que vous ne le regretterez pas, excellence.

 

L’ambassadeur ne répondit pas, trop concentré sur la silhouette noire qui était à présent au bord de l’eau.

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