Rideo Ergo Sum par

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Continuation / Aventure / Angoisse

1 Rideo Ergo Sum

 


note : Texte écrit pour le concours de fanfiction sur le thème de la naissance.
Je ne me suis pas intéressée à la lettre de l'intitulé, mais plus à ses implications, et j'ai attaqué le thème un peu à rebrousse poil puisque le point central c'est que de la manière dont se considère le Joker, le problème de sa naissance ne se pose absolument pas, et il s'en contrefout royalement... Donc plutôt qu'à la naissance en elle-même, je me suis attaqué à la manière dont ce point pivot était perçu par le principal intéressé et par d'autres.
Librement inspiré (entre autre) de l'interprétation magistrale d'Heath Ledger dans le film, et du comic Arkham Asylum, écrit par Grant Morrison et magnifiquement illustré par Dave McKean.
Le titre est une repompe outrageuse du célèbre Cogito de Descartes. (Cogito ergo sum : Je pense, donc je suis.)
Merci à Kanji pour la relecture.

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Rideo ergo sum


Tu luttes contre la camisole de force, un peu, parce que c'est évidemment ce qu'attendent les matons et que tu détesterais les décevoir, ho oui, et tu passes ta langue sur tes lèvres desséchées. Un peu de visite est la bienvenu, tu as beau faire, Arkham est d'un ennui ! Que du blanc, partout, partout, partout, et tu ferais n'importe quoi pour un peu de couleur, vraiment. Même les uniformes bleus des gardes qui entrent l'un après l'autre dans la cellule capitonnée sont presque un délice pour les yeux. Et puis, plus on est de fous,  plus on ri-it  !
"Bienvenu dans mon humble chez moi Messieurs !" 
Tu souris, c'est ce que doit faire un hôte, et on peut dire beaucoup sur toi, mais certainement pas que tu négliges tes visiteurs, n'est-ce pas ? 
"Vous m'excusez de ne pas vous serrez la main, mais vous savez ce que c'est, huh ?"
Tu hausses une épaule pour souligner la camisole, et offres ton plus beau sourire au maton en chef.
"Agent Johnson! Quel plaisir de voir votre - heu - visage bouffi en cette belle journée ! Ha ho ! Et qui est ce falot visage derrière vous ? Un petit nouveau..." Tu fredonnes quelque notes d'une chanson dont tu as oublié les paroles, et penches la tête. 
Tu sais que la visite à ta cellule tient désormais d'épreuve du feu pour les bleus. C'est sûr que s'il fallait compter sur ce drogué de Crane pour l'animation, autant lui trancher les veines tout de suite, au moins la panique s'ensuivant vaudrait le coup ! Et puis ça ferait de la couleur, hummm. Tu adores les bizutages, ha, tant detise et d'aveugle stupidité sont toujours si divertissantes... 
"Debout, Joker," ordonne Johnson avec une expression soigneusement figée. C'est qu'ils apprennent, huh ? Et  l'expérience leur a prouvé que moins tu en sais  sur eux, mi-eux ils se portent. Ils ne font pas de très bons compagnons de jeux, huh. Mais tu es magnanime, ils font ce qu'ils peuvent, après tout.
"Ho, déjà ?" Tu te hisses en t'adossant le long du mur avec une grimace excitée. "C'est l'heu-eure de farfouiller dans les têtes ! Ana-a-lyser ! Est-ce que ta mamounette te lisait des histoires le soir, huh ? Ton papa te battait ? Est-ce-que  la maîtresse t'humiliais devant le reste de la classe ?"
"Ta gueule Joker," grogne Johnson en te poussant devant-lui. "Taré," ajoute-t-il entre ses dents. 
"Ha ho, Johnson, vil flatteur, tu sais parler à un homme, humm. Mais il faut que je te dise chou, ça ne va pas être possible entre nous, je suis désolé. Mon coeur - oui, oui, j'en ai un - appartient à un au-autre ! Mais bien entendu nous pouvons rester amis, non non, ne pleure pas-ha !"
Derrière-toi Johnson émet le gargouillement d'un homme qu'on vient d'égorger - il respire comme un boeuf, aucune classe -, et sa matraque vient te cueillir dans le creux des côtes, explosion, décharge de douleur dé-li-ci-eu-se qui remonte le long de ta colonne vertébrale. Avec un grognement tu viens t'affaler contre le nouveau, un petit jeune bien propret derrière les oreilles qui t'attrape et te repousse debout comme s'il avait peur que tu lui refile une cochonnerie rien qu'en le touchant -on ne dirait pas comme ça, mais la camisole, sans les bras, ça n'améliore pas le sens de l'équilibre, ha.
"Ha ha ha, ça c'est mon Jonny... Petit cachottier, tu ne m'avais pas dit que tu aimais ça vi-o-lent... Je me demande ce qu'en pense ta Betty, huh ? Elle aime ?"
"Ta gueule, putain de dégénéré ! Si tu la boucle pas je te jure que- "
"Joe, du calme, tu sais bien qu'il cherche que ça. Et si tu le tabasses tu vas avoir des ennuis. Et toi Joker, boucle la, ou tu vas jeûner ce soir."
Ca c'est le numéro deux du trio fantastique, l'agent Bernz. Bernz est beaucoup moins facile à provoquer que ce cher Johnson, mais tu sais que ce n'est qu'apparence. Si tu trouves le bon point où appuyer il tombera en morceaux. Il agit comme s'il gardait son calme, mais au fond de lui, ha... au fond de lui tu le terrifies. Ca se voit dans ses yeux.
Tu passes ta langue sur tes lèvres, jusqu'à la commissure, sur la peau noueuse à la naissance des cicatrices, et tu te tournes vers le bleu. Il te regarde avec le regard d'un faon pris dans les phares d'une voiture, pathétique.
"Hé, petit, tu veux savoir comment j'ai eu mes cicatrices ? J'étais pas beaucoup plus jeunot que toi gamin, plein de foi et de-"
Bernz te pousse, pas fort, mais suffisamment pour te faire trébucher. 
"J'ai dis ta gueule, si tu veux parler attend d'être dans le bureau du Doc."
Tu te laisses faire, parce que si tu les forces à te tabasser tu vas encore perdre du temps. Les psys sont si divertissants,  et tu ne voudrais pas manquer l'occasion, ho non. Et puis courir après les voitures en aboyant, c'est amusant un temps, mais... ha... parfois, c'est tellement plus satisfaisant de les dégommer au lance-missile, n'est-ce pas ?

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L'immense pièce est plongée dans la pénombre, seulement éclairée par la lumière bleutée et fluctuante de la vingtaine d'écrans alignés sur un mur, et la luminosité jaune et falote de la lampe de bureau posée sur la table. Dispersées sur la surface vernie se chevauchent des photocopies, des impressions de retranscription d'interrogatoire, des empreintes dentaires, des clichés, captures d'écrans, polaroïds, photos carcérales.
Sur toutes les photos, tous les écrans, toujours le même visage, la même face blanche aux yeux cernés et au sourire obscènement écarlate. Sauf la série de photographies d'identification carcérale, bien entendu.
Débarrassé du maquillage, le visage n'a pas grand chose à voir, jeune et lisse, presque séduisant. On pourrait douter de l'identification, s'il n'y avait le réseau de cicatrices grotesques s'étirant de chaque côtés de la bouche, s'entrecroisant en toiles d'araignées boursouflées au travers des joues et jusque sur les lèvres. 
Le sourire de Glasgow.
Il y a aussi des papiers là-dessus, sur la table. L'historique du sourire partant de Glasgow en passant par Chelsea, toutes ses utilisations recensées, le dahlia noir, les cas en Amérique... Il y a les paroles de toutes les chansons jamais écrites sur le sujet, il y a même les impressions d'au moins quatre thèses de fin d'étude, toutes traitant du même sujet. 
Il y a sur les écrans des empreintes digitales, et des logiciels en train de tourner, branchés sur les réseaux sécurisés de toutes les bases de données des gouvernements étrangers avec lesquels les Etats Unis n'ont pas de traité d'échange des informations. Sur l'un des écrans une page est ouverte sur les fichiers secrets du FBI et les visages défilent, sur un autre la base de donnée génétique d'Interpole indique : "correspondances trouvées : 0."
Et cela pourrait parfaitement résumer la totalité des informations rassemblées dans la pièce : rien. Il n'y a rien. Aucune trace que cet homme sur les photos, ce monstre, ce fou, ait jamais existé avant d'apparaître à Gotham pour mettre la ville à feu et à sang.

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C'est le quatrième psychiatre que tu uses, et vraiment, ils pourraient les choisir un peu plus sistants. Ils devraient pourtant avoir compris à présent, non ? 
La nouvelle est endurante, ça oui, et la dernière fois elle a accepté la pression de ton silence sans s'énerver, mais elle ne va pas faire le poids, tu l'as vu au premier coup d'oeil. Une petite chose blonde avec un tailleur propret et les cheveux nettement tirés en arrière, qui t'adresse un sourire fade se voulant doux et rassurant quand les matons te poussent dans la cellule qui accueille la consultation... (Ils ont vite renoncé à t'emmener dans les bureaux, bien trop dangereux, trop d'objets que tu pourrais utiliser comme arme, les petits malins savent que tu es un homme ha-bile, oui, et qu'entre tes mains n'importe quoi peut être létal, et d'ailleurs les chaises sont boulonnées au sol, huh.)
Les psys te parlent avec cette fausse patience condescendante, comme si tu étais un enfant qui ne comprend pas très bien ce qu'il a fait de mal, et ça te met en rage, ho oui, terriblement en colère, et tu n'as qu'une envie, c'est de faire entrer un peu de réa-li-té dans leurs petites visions confortables et étriquées, bien pensante du monde. 
Tou-ous les mêmes, ha, à farfouiller dans la boite crânienne des gens, à poser des questions, à creuser comme des petits rats et espérer trouver que ton papa le violait, ou que ta mère buvait, ou se prostituait, ou te prostituait, ou collectionnait les autographes de Georges Bush, pour pouvoir comprendre, pour savoir comment, pourquoi. Ca les rassurerait, hein, de savoir qu'il y a une raison, une cause. Mettre un nom sur le sordre mental, ranger ce qui leur fait peur et qu'ils ne veulent pas voir dans des petites boites médicales, bien carrées, loin des yeux, loin du coeur... De pouvoir rejeter ce que tu es comme un fruit tombé loin de l'arbre, une anomalie, huh
Tous les mêmes, cherchant à comprendre et ne comprenant ri-en.

Tu passes de nouveau ta langue sur tes lèvres sèches. Tu as changé d'avis. Ce n'est ab-solument pas divertissant. Bien sur, rien ne le vaut lui, mais ha, ce n'est pas trop que d'espérer un peu de co-o-pération, non ? La petite psy est peut-être plus résistante que tu ne l'aurais cru, mais elle n'est pas très amusante, non, et puisque ton silence ne tarit pas ses questions et les généralités qu'elle débite, hum...
Retranchée derrière la muraille de son bureau elle finit de se remaquiller pendant que les matons t'enlèvent la camisole et finissent d'enchaîner les menottes à la chaise.
"Hello, Doc. Très bon choix de couleur si je puis me permettre... Mais un rouge plus  -huh- franc vous irait bien mieux que ce framboise falot... "
Elle referme soigneusement le tube, et tu regardes avec un mélange d'envie et de résignation le rouge à lèvre disparaître dans le sac à main. Tu peux faire sans, mais tu te sens étrangement nu ainsi, exa-a-ctement ce que lui doit ressentir quand il enlève son masque hein ? Vous êtes pareil, ha, tout pareil.
"Vous croyez vraiment ? Ca risque d'être un peu dur, non ?" Ho ho, elle est bonne, elle a répondu du tac au tac, sans se troubler ni hésiter une seconde ! "J'y penserais la prochaine fois que je ferais les courses. Après tout, vous même avez une bonne expertise en ce qui concerne le maquillage il me semble."
"Tsh, je barbouille ! Un peu de blanc, une balafre de rouge - ou du sang si je manque de matière première, je ne suis pas un homme difficile vous savez, je me contente de peu ! - et puis un peu de noir pour cacher mes vilaines cernes, hou ! Pas grand chose... Et voilà ! " Tu écartes les mains autant que te l'autorisent les menottes, paumes vers le haut, et le cliquettement des chaînes ponctue tes paroles. "Je crois en la simplicité, huh. "
Ta petite psy est presque parvenue à ne pas frémir, mais, ha, elle ne peut pas masquer totalement la manière dont ses épaules se raidissent.
"Quoi, poupée, tu as lu les rapports, non ? Tu sais que j'aime un peu de travail manuel..."
Elle se relaxe, et sourit de manière presque convaincante, ha.
"Nous parlions du maquillage... C'est un bon point de départ je crois. Pourquoi le portez vous ? C'est plus qu'un déguisement, n'est-ce pas ? "
"Ha, Doc, Doc ! Nous nous entendions si bien, et vous vous mettez à jouer au psy ! Avec moi ! Je suis déçu, déçu. Ca ne va pas fonctionner entre nous si vous ne faites pas d'efforts Doc ! Et puis, franchement, vous en avez de drôles d'idées... Un déguisement ? Ha, voyons, les masques, c'est bon pour les chauve-souris. Moi, je ne fais qu'exprimer mon moi intérieur vous savez... Ce que vous voyez ? C'est ce que je suis ! Aucune tromperie sur la marchandise !"
Tu fais rouler tes épaules avec une grimace. Ces chaises ne sont pas très confortables, huh. La petite psy écoute avec une attention ravissante. C'est tellement rare une audience attentive ! Il faut dire que généralement ils passent leur temps à t'interrompre, trop occupés à hurler de douleur ou à pleurer et à appeler leur môman pour te prêter beaucoup d'attention. Enfin, que voulez vous, c'est les revers du métier ! On ne peut pas tout avoir !
"Je vous le dit Doc, je suis un homme ho-nnête. Pas de faux semblants, et de demi-vérités, le Joker dans toute sa splendeur ! Je ris donc je suis !  Et d'ailleurs, chou, puisqu'il n'y a pas de secrets entre nous, je vais te dire un truc, écoute bien." 
Tu baisses la voix, jusqu'à ce qu'elle ne soit plus qu'un murmure rauque. 
"Tu sais ces flics, ceux qui ont été descendus... Ecoute bien... Tu sais quoi ? C'est pas Batman qui les as tué, non non non, il a ce stupide code d'honneur, un vrai boy-scout la vilaine grosse chauve-souris, on croirait pas comme ça hein ?" Tu penches la tête. "Quoi ? Comment je sais que ce n'est pas lui ? Facile ! Je le sais, parce que-... Non, non, non, je vois à quoi tu penses, mais ce n'est pas moi qui les ai tués, pas moi, à ce moment là j'était occupé, en tête à tête avec Batsy, une discussion philosophique passionnante, coeur à coeur -mais je m'égare. Je le sais parce que c'est moi qui ai lâché l'assassin ! A qui le crime profite huh ? Qui pourrait être intéressé par la mort des poulets pourris qui ont menés Harvey Dent à la folie et sa si mignonne petite chatte à la mort, huh ? Je me le demande bien... Vous ne voyez pas Doc ? Du tout ? Ha ! Mais si, vous avez trouvé ! Hé oui, l'assassin n'est autre que Harvey Dent en personne ! Le Chevalier Blanc de Gotham ! Vous ne trouvez pas ça poétique Doc ?"
Elle bafouille une protestation, mais tu l'ignores et poursuis ton explication. Hors de question de t'arrêter alors que tu as un si bon  auditoire. Tu regrettes juste vraiment beaucoup d'être enchaîné à cette chaise. 
Mais bon, chaque chose  en son temps. 
"Je l'admet, c'est un projet dont je n'attendait pas tant, une petite expérience qui s'est présentée à moi, et comment aurais-je pu refuser l'occasion ? Prouver que le meilleur d'entre vous n'est pas plus capable de résister à la vérité du monde que n'importe qui, huh ! Corrompre l'incorruptible, il n'y a aucune limite qu'un être humain correctement poussé à bout ne puisse franchir, aucunechéance qui soit trop basse une fois qu'on alise la véritable nature de l'existence, l'inutilité de toute tentative de contrer le chaos, l'entropie."
Tu t'interromps un instant, gratte le bois de l'accoudoir du bout de l'ongle et soupire.
"Batsy le sait, mais il refuse de l'admettre. C'est terrible tant d'obstination, vous ne trouvez pas Doc ? Il a tellement de potentiel pourtant..."
La psy cligne des yeux, s'arrache au silence assommé dans lequel ton monologue semble l'avoir plongée. Tss, aucun répondant, tu es un peu déçu, tu pensais qu'elle avait plus de potentiel que ça... Mais elle se rallie, huh, et reprend son expression professionnelle.
"Le Batman vous dites... Vous... êtes intéressé par lui, n'est-ce pas ? D'abord vous avez voulu l'exposer, puis vous avez changé d'avis..."
Elle laisse sa phrase mourir, c'est un stratagème grossier pour t'inciter à parler, vraiment, c'est presque insultant, penser que tu ne puisses pas voir au travers de ses tentatives pathétiques... Tu ris doucement.
"Ha, Batman, Batman... C'est plutôt intime ça comme question vous savez Doc... Bat et moi c'est spécial, on est comme -huh- Martin Luther King et Malcom X tu vois, on va ensemble comme la vérole et le bas-clergé, ha ! Comme les deux faces d'une même pièce aurait peut-être dit feu ce très cher Harvey... Mais ça suffit maintenant, plus de questions. Vous avez eut votre temps Doc."
Tu détournes la tête vers la porte derrière laquelle tu sais qu'un maton monte la garde comme un gentil chien-chien.
"Johnson ! Hé, Johnson ! Entrez donc mon brave ! La bonne docteur et moi-même en avons fini ! Aller HOP ! Et que ça saute !" Tu te tournes vers la psy avec un clin d'oeil de connivence. "J'espère que vous avez bien enregistré tout ça Doc, et n'oubliez pas ce que je vous ai dit, Harvey Dent, l'entropie, et le rire !" 

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Il fait sombre dans la Cave, et l'obscurité serait complète s'il n'y avait pas les écrans et leur luminosité bleutée, la seule source de lumière à ne jamais disparaître.
 Les écrans affichent des plans fixes, des vues sur les rues désertées de Gotham, piratées depuis les caméras de sécurité placées dans les lieux important -l'hôtel de ville, la banque, le commissariat, la place centrale... Certaines vidéos viennent aussi de caméras dont nul ne soupçonne l'existence, yeux invisibles installés là où ceux de l'autorité ne viendraient jamais, ruelles, usines désaffectées, hangars désertés, quelques vues sur les docks... De temps à autre une silhouette emmitouflée traverse un écran ou l'autre dans les flaques de lumière des réverbères, tête rentrée dans les épaules, pas pressé. 
La nuit et calme, mais rares sont ceux qui aiment se promener à découvert.
La table est presque invisible dans l'ombre, uniquement marquée par la ligne franche de la bordure, et le vague reflet mourant du bleu au noir sur le plateau. Elle est vide. Le fratras de documents et de feuilles étalées dans tous les sens a disparu, remplacé par un unique document, quelques feuillets agrafés ensembles et déposés sur l'immense tableau de bord que surplombent les écrans. Ce sont les impressions de photographies, prises au dessus d'un carnet d'écolier. Sur certaines d'entre elles on peut apercevoir les fragments d'une main gantée de noir, qui maintient les pages ouvertes à plat. La lumière bleue est suffisante pour permettre de distinguer nettement les fines lignes du papier, et permettre la lecture du carnet photographié.
L'écriture au crayon papier est nette et élégante, cursive aux boucles bien formées, parfois interrompue sans raison visible de scripte aux angles marqués. Quelques ratures propres émaillent ça et là les notes. Sur la première page du carnet, on peut lire : 
"Analyse préliminaire.
Il est pour l'instant difficile d'établir le moindre diagnostic & de dégager avec certitude une pathologie particulière. Le patient fait preuve d'un comportement complexe & changeant. L'établissement d'un diagnostic et le listage exhaustif des symptômes sont rendus malaisés par le fait que le patient semble considérer la thérapie comme une sorte de jeu dont il serait le maître d'orchestre, et il est possible (probable) qu'il adapte sciemment son comportement pour compliquer l'analyse. Grande lucidité face à sa condition, mais semble tout à fait rétif à la moindre idée de thérapie. 
A refusé de se plier aux tests de QI mais je pense qu'il se situe dans la tranche haute de la courbe, sans doute + de 120. Grande acuité intellectuelle & talents de manipulation psychologique certains (cf incidents avec le personnel de sécurité et les cadres soignants de l'asile : démissions des 3 psys précédents, assauts de la part d'un gardien.) 
Le patient semble prendre plaisir à provoquer les réactions les + violentes possibles (crainte & agression) et à perturber ses interlocuteurs. Le Dr  Frayley refuse toujours de parler de la raison qui l'a poussé à démissionner. 
Parmi les comportements symptomatiques présentés par le patient on peut relever entre autre : hypersomnie, comportement antisocial, hyperactivité parfois entrecoupée de brèves périodes de catatonie, perception égocentrique de lui-même, détachement émotionnel marqué (absence a priori totale d'empathie), comportement obsessionnel vis a vis de certains sujets (Batman, chaos ?), intellectualisation et auto-justification de son comportement (thèses anarchiste voir nihilistes), impulsivité, phases euphoriques, agressivité et ultra violence. 
Hier le patient a attaqué le surveillant chargé de le raccompagner à sa cellule. Est parvenu dieu sait comment à se libérer de sa camisole, a brisé le bras droit puis la mâchoire du surveillant, et lui a martelé le visage contre le mur jusqu'à ce qu'on l'arrête. Avant que la sécurité ne l'immobilise, il a dessiné le symbole du Batman sur le mur avec le sang. Les services de nettoyage n'ont pas réussit à tout enlever, et quand on passe dans le couloir on peut encore deviner la forme. (note : poser une demande pour que les murs soient soit repeint.) 
Quand on lui a demandé pourquoi il avait fait ça, le patient a répondu qu'il s'ennuyait, et que la décoration intérieur de l'asile "foutait vraiment le cafard"  et qu'il avait donc décidé d'y remédier. 
Tous ces symptômes & leur intensité pointent vers troubles d'ordre sociopathique ou psychopathiques, ce qui était déjà l'analyse des Drs Black & Frayley. 
Interprétation incontestable mais simpliste. Impossibilité de préciser le diagnostique tant que l'on ignore tout du passé et de l'origine du patient. Facteurs héréditaires ou environnementaux ? Le comportement du patient + ses versions du passé font pencher pour des facteurs environnementaux, mais aucune certitude. Il aurait fallu pouvoir étudier la pathologie depuis sa naissance, et son évolution.
Symptômes pouvant complexifier le diagnostique : extrême lucidité, versatilité, refus de révéler son passé & son origine, euphorie, persona de clown, résultats non conclusifs au test  Rorschach-Exner (patterns différents de ceux généralement reconnus pour la psychopathie) . 
Théorie du Dr Adams : nouvelle forme de sociopathie provoquée par la société du XXI siècle, liée à un désordre neurologique proche du syndrome de Tourette (point contestable), évolution supérieure, le patient ne semble pas avoir de  contrôle sur les données sensorielles reçues, personnalité en constante destruction/ reconstruction. Théorie intéressante, déjà plus audacieuse & large que le diagnostic simple de psychopathie. 
Il est trop tôt pour arrêter une théorie, mais je pense que le Dr Adams est probablement dans le vrai quand elle parle d'évolution supérieure, possiblement à partir d'une forme nouvelle de sociopathie. A voir. 
Cas clinique unique, a priori sans précédent. Possibilité d'avancée dans l'étude et la compréhension de la psychotathie/ sociopathie. Patient très intéressant. 
Pas de pistes de traitement pour l'instant, il faut poursuivre l'étude du patient, et le pousser à en révéler plus sur lui-même."

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Son rouge à lèvres est plus sombre cette fois-çi, presque sanguin, et fait ressortir sa peau blanche, un peu comme une poupée peinte huh ! Elle est ravissante. Tu la regarde, et tu éclates de rire, lentement d'abord, puis plus fort, jusqu'à ce ta tête soit rejetée en arrière contre le dossier de ta chaise, et que tout son corps vibre au rythme de ton hilarité.
"Ha ha ho ho ha ! " Les matons s'agitent nerveusement autour de toi avant de finir par se retirer tandis que le rire meurt en souffles rauques. Tu est de nouveau attaché à la chaise, mais cette fois-ci ils ne t'ont pas retiré la camisole, dommage, et ton épluche-légume te manque !
Ta petite psy est assise derrière le bureau, ses jolies lèvres serrées en une ligne fine.
 "Ho, Doc, Doc !! On dirait que vous avez suivi mon conseil hein ? Mais vraiment,   vous m'insultez si vous pensiez que je ne verrais pas cette tentative fla-a-grante d'entrer dans mes bonnes grâces." D'un coup tu te redresses, les épaules tendues, le visage incliné et la voix basse. "Tu croyais quoi poupée, que ça permettrait d'établir un li-en ? De me pousser à parler, à m'ouvrir à la psychanalyse? Ne m'insulte pas ! N'essaie pas de jouer au plus subtil avec moi ! Ca, ce n'était pas très subtil ! " Tu ris de nouveau, et lui adresse un immense sourire, ha, au moins jusqu'aux oreilles. "Mais après tout je n'ai jamais prétendu être un grand amateur de la subtilité, hein ? Et puis j'aime. Un peu de couleur dans cet endroit si déprimant... Allons, faites pas cette tête Doc Quinzel, vous avez ma bé-né-dic-tion  !"
Elle est toute lichonne ta petite psy, deux tâches écarlates marbrent ses joues, et ses yeux brillent. Ho... La douce douleur de l'humiliation !
Mais non, elle se reprend, rétive et hautaine, la voix glacée de sarcasme malgré ses joues encore rouges !  C'est trop drôle !
"Me voilà soulagée alors. Je craignais que la couleur n'agrée pas à votre sensibilité."
Tu ris encore, parce que, décidément...
"Vous m'amusez Doc, alors je vais vous faire une fa-veur. Je vais vous dire comment j'ai eu mes ci-ca-trices, mon beau sourire ! Préparez vous, parce que c'est une histoire assez drôle, vraiment. Votre machine enregistre ? Hum  ?"
Elle se penche un peu en avant, et très fugitivement il y a quelque chose comme de l'avidité dans son expression, huh. Tu t'y connais suffisamment pour reconnaître les petites émotions étroites et répétitives des gens -tu as presque envie de dire "des humains", parce que certainement tu n'es pas comme eux, petites tau-aupes bornées et aveugles, et tellement, tellement effrayées par la réalité du monde, ha ! 
"Il était une fois... Ou bien non, non, pas de conte, ce n'est pas vraiment une histoire de chevalier vous savez." 
Tu fait claquer pensivement ta langue contre ton palais avant de reprendre. 
"J'avais une femme voyez vous. On était pas très riche, mais -ha-, je me débrouillais, n'importe quel job pour un peu d'argent, la traiter comme elle le méritait. Je l'aimais plus que tout, vous savez, plus que tout... Et un jour elle est tombé enceinte, notre enfant, mon enfant. Mais la grossesse se passait mal  vous voyez, et l'hosto coûtait cher, et on avait pas de quoi. Alors j'ai accepté un boulot qu'elle n'aurait pas voulu que je prenne, ho non, elle n'aurait pas voulu que je devienne un assassin pour elle, jamais. Mais moi je préférais encore tuer que de pouvoir les perdre, elle et le bébé. Alors j'ai dit oui, et j'ai pris le masque rouge, et j'ai été tuer des gens. 
Mais vous savez quoi Doc ? Ca ne finit bien que dans les contes de fée, en vrai, ma femme est morte et le bébé aussi, avant même que je remplisse mon contrat, et je n'avais toujours pas d'argent pour payer l'enterrement, et les cercueils, vous croiriez pas ce que ça coûte un cercueil pour bébé, huh... Donc je suis quand même parti tuer le type, pour pouvoir acheter un cercueil pour ma femme, et un autre pour mon bébé,  et  j'ai échoué. Fichus justiciers du dimanche. Vous voyez l'ironie de la chose, n'est-ce-pas Doc ? Mais la mafia par contre, elle a pas beaucoup le sens de l'humour, non, et ils m'ont attrapés, et pour m'appendre à tenir 
mes engagements ils ont mis le couteau dans ma bouche, juste au coin et hop ! Trop drôle non ? Vous croyez pas ?"
Elle t'as écouté attentivement, mais elle n'a pas l'air de trouver l'histoire drôle. Pourtant elle est carrément hilarante
"Ne vous moquez pas de moi Joker !" Elle semble vexée. "J'ai lu les transcriptions des séances avec les psychiatres précédents, vous donnez à chaque fois une version différente. "
"Haaa, ho, la petite poupée a une langues de vipère, j'aime ça ! J'avoue, j'avoue. C'était peut-être pas la vraie version. Peut-être que ça s'est pas tout a fait passé comme ça, peut-être que j'ai grandi dans une famille parfaitement normale, pas trop riche, pas trop pauvre, avec des parents qui m'aimaient, et qui voulaient le mieux pour moi. Et peut-être bien qu'un jour ou je m'ennuyais, j'ai pris une décision, que je suis passé à la maison, que j'ai tué le chien qui m'a fait la fête quand je suis arrivé, et que j'ai cupéré tout l'argent qu'ils cachaient sous leur lit, que je suis descendu dans la cuisine. Et peut-être que j'ai pris ungrand couteau, et que je me suis fait ça à moi-même sans aucune raison, en me regardant dans la glace de l'entrée, qu'en pensez vous ? Et peut-être qu'ensuite j'ai mis le feu à la maison, juste comme ça, parce que je pouvais. Ouais, c'est possible.
Mais ne vous sentez pas visée Doc, cette ver-sion est tout aussi vraie que les autres vous savez..."

Et même si elle hausse un sourcil expressif avec une pe-tite moue dubitative et un peu dégoûtée, ce n'en est pas moins la vérité vrai. Cette histoire là a autant de valeur qu'une autre, autant d'intérêt. Qu'elle soit vrai ou pas, quelle importance ? Elle pourrait l'être. Quand tu la racontes, elle l'est, pour toi. Aussi vivace et réelle qu'un souvenir pourrait l'être, et peut-être en est-elle un, peut-être pas. Elles le sont toutes d'une certaine façon. Toutes.

Le pourquoi, le comment n'ont aucune importance, non non non.
Ce qui est important ce sont les extrémités auxquelles les hommes s'abandonnent dès qu'ils s'y sentent autorisés, ho oui. Ce qui est important, c'est l'odeur de la poudre et la panique, le chaos. Ce qui est important c'est le présent et la couleur qui inonde le monde, le repeint d'écarlate, les explosions qui ébranlent la ville et font sortir les chauves-souris de l'ombre.
Ce qui est important, ce n'est pas qui tu étais avant, ou pourquoi tu as changé.
Tu es. Tu ris. Et c'est bien suffisant.
Tant qu'elle n'a pas compris ça, elle n'a rien compris.

 

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