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Chapitre 10 : Mais près du coeur

1800 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 08/03/2024 11:08

Assis sur un vieux bidon vide, un verre de bourbon dans ma main, mon regard se perd dans l’obscurité. Par de petits à-coups de mon poignet, je fais pivoter les glaçons, provoquant de légers tintements. Mes pensées sont embrouillées, j’essaie de ne pas trop songer à toi, voulant éviter de revoir ton visage choqué, tes yeux tristes face à mes paroles de la veille. Bien entendu, je regrette amèrement tout ce que j’ai pu te dire, d’avoir sous-entendu que tu ne comptais pas pour moi, que tu n’étais rien de plus qu’un objet sexuel à mes yeux. Tu es bien plus que ça, puisque tu es celle qui a réussi à me changer.

           Je ne voulais pas te dire tout ça, c’était le seul moyen que j’ai trouvé pour te faire partir, pour te faire fuir, pour m’abandonner en quelque sorte. J’aurais aimé te dire toute la vérité, seulement, je n’arrive pas à l’accepter moi-même. Comment aurais-je pu te dire que je vais devenir un fardeau pour toi ? Que je ne pourrai plus te voir, que je ne pourrai plus t’aider au café mais surtout, que je ne pourrai plus te protéger en cas de danger ? Le Grand Falcon deviendra bientôt un petit moineau de pacotille. Je me devais de me montrer dur avec toi, pour te faire comprendre que je ne suis pas quelqu’un pour toi. Déjà par ma carrure qui effraie les gens qui me croise, pendant que toi tu es une magnifique jeune femme avec la joie de vivre. Tu sais aussi que mes mains ne sont plus mates mais bel et bien teintées de rouges, le rouge du sang que j’ai pu faire couler pendant toute ma carrière, pourtant tu restes avec moi malgré les horreurs de mon passé.

           Miki, je t’ai toujours considérée comme étant stupide de ne pas me quitter, d’avoir cherché à tout prix à me retrouver, de te lancer dans de drôle de défis uniquement pour me prouver que tu pouvais être ma partenaire. Je ne te l’ai jamais dit, mais je n’ai jamais douté du fait que tu ne pouvais pas l’être. Malheureusement, tu ne peux plus l’être dans ces conditions. Je ne veux pas que tu puisses risquer ta vie pour moi, simplement parce que je serai bientôt incapable de nous défendre. C’est pour cela que j’ai préféré partir, loin de toi, loin du Cat’s Eye, même si ça me fait mal.

 

           Je n’avais absolument pas prémédité mon départ. J’ai pris peur en m’apercevant que ma vue me lâchait plus vite que prévu. Si je restais, je risquais de me faire démasquer et alors j’aurais dû affronter ton regard. Je n’aurais pas supporté de devenir un assisté, je préfère autant mourir plutôt que de gérer un handicap. Est-ce pour cela que j’ai décidé de me battre en duel contre Ryô ? Est-ce par pure fierté ou pas envie suicidaire ? Je ne sais plus ce que je désire réellement, si ce n’est de continuer à te voir indéfiniment.

           Je bois une gorgée de mon whisky, pose mon verre sur une pile de pneus avant d’extirper deux photos de la poche gauche de ma veste militaire. Tu es toujours sur mon cœur, grâce à la photographie de nous lorsque nous étions sur le terrain. Tu étais jeune et malgré ça tu avais la maturité d’une femme. Tes cheveux courts, à hauteur des épaules te permettaient d’être libre de tes mouvements et de ne pas avoir certaines mèches de te gêner. Tu n’as jamais tué personne, car je m’en suis toujours chargé à ta place. J’ai toujours voulu t’empêcher de te salir les mains, afin que tu gardes toute ta pureté.

           La seconde photo, plus récente, a été prise le soir de ton anniversaire. Le soir où Mary a débarqué et a tout avoué à Kaori sur le passé de Ryô. Prise à la volée, tu ris, tes yeux bruns pétillent et tu rayonnes de bonheur. Je reste bloqué sur cette image pendant de longues minutes, cherchant à graver ton visage de ma mémoire pour ne jamais l’oublier. Mon cœur se comprime dans ma poitrine en m’imaginant que bientôt, tout disparaîtra dans l’obscurité de la cécité. Une larme discrète s’échappe de mes yeux, glissant sous mes lunettes de soleil. Je l’essuie immédiatement avec mon index. D’un coup, je me lève, reprends mon verre puis me dirige vers ma chambre de fortune.

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Assise sur le lit qui m’a été attribuée, je réfléchis à ce qu’Umibozû m’a dit. Tout se bouscule dans ma tête, rien ne semble aller, moi-même j’ignore ce que je désire réellement. J’ai un peu froid, alors j’essaie de me réchauffer en frottant mes bras frénétiquement. La fatigue s’empare peu à peu de moi tandis que je perds la notion du temps. Sommes-nous le matin, l’après-midi ou sommes-nous en plein milieu de la nuit ? La porte de ma geôle est ouverte, Umibozû ne l’ayant pas refermée dans l’objectif de me voir partir. Je refuse de lui donner raison, je refuse qu’il se batte en duel contre Ryô, alors c’est pourquoi je resterai enfermée jusqu’au jour J.

           Décidément, je ne comprendrai jamais les hommes de ce monde. Comment peuvent-ils se laisser convaincre de se battre en duel alors qu’ils sont amis ? Pourquoi est-ce que les hommes ont autant de fierté pour admettre qu’ils ont tort, que tout ça ne rime à rien, que c’est complètement inutile ? Je resserre mon étreinte, comprimant mes avant-bras de mes mains. Je ramène doucement mes genoux jusqu’à mon menton, collant mon dos au mur. J’ai peur, j’ai peur que Ryô ne puisse pas battre Umi, j’ai peur qu’Umi soit abattu par Ryô. Qu’allons-nous devenir, Miki et moi, s’il leur arrivait quelque chose ? Quel égoïsme de leur part que de penser que nous allons nous consoler dans le bras d’un autre.

 

           L’idée de partir pour empêcher Ryô de se battre trotte dans mon esprit sans marquer le moindre arrêt. Peut-être que je pourrai le raisonner, plus qu’avec Umibozû. Bien sûr, j’aurais pu sortir la carte de Miki auprès d’Umi, seulement j’ai bien senti qu’il y avait une étrange tension entre eux. Ma seule carte reste mon partenaire, qui lui pourra probablement accepter de laisser tomber. A moins qu’il ne se mette à réfléchir exactement comme son ami-ennemi, et qu’il ne laisse sa fierté prendre le dessus. Ryô, que penses-tu de tout ça ? Est-ce que tu es vraiment prêt à te battre contre ton adversaire en sachant qu’Umi et toi êtes à forces égales ? Je t’en supplie, ressaisis-toi et abandonne. La dignité n’a pas à rentrer en jeu dans ce genre d’aventure, de règlement de compte ! Je ne comprends pas pourquoi tu as accepté alors qu’Umibozû est notre ami ! Pense aussi à la douleur que Miki pourrait ressentir si tu venais à tuer son partenaire ! Pense à ma propre douleur si tu venais à mourir le jour de mon anniversaire, qui est également le jour de l’anniversaire de la mort de mon frère.

           Ryô… Je t’en supplie, dis-moi que tu ne vas pas te battre comme tu le ferais avec tes ennemis, que tu vas tout faire pour survivre, pour ne pas tuer ton ami. Dis-moi que tu penses un peu à moi, que tu ne mourras pas pour moi.

           C’en est trop pour moi. Ma cruche se fêle, laissant déferler une flotte de larmes. J’étreins mes jambes de mes bras, cachant mon visage contre mes cuisses. Je peine à respirer, mon souffle se coupe tant l’angoisse est omniprésente. Je tente comme je le peux de me débarrasser des pensées les plus horribles de mon esprit, sans succès. Je te vois, couché sur le sol, blessé de part et d’autre, agonisant. Je me penche vers toi, pleurant à chaude larmes, alors que tu es incapable de bouger ou de dire quoi que ce soit. Je souffre autant que toi, je prends ta main tiède et la plaque contre ma joue en te suppliant de te battre pour survivre. Non, je ne veux pas revivre ce cauchemar, pas encore.

 

           Je déglutis, mes larmes coulant jusqu’à mes lèvres et pénétrant dans ma bouche avec leur goût salé. Je resonge à tous ces moments passés avec toi, à toutes les fois où j’ai dû utiliser des pièges et des massues pour calmer tes ardeurs de mâle en chaleur. Pourquoi ne les évites-tu pas alors que tu es tout à fait capable d’éviter des attaques de tes ennemis ? Il y a des mystères que je ne parviens pas encore à résoudre, et c’est ce pour quoi tu dois vivre. Parce que je t’aime, parce que tu es devenu ma vie, mon souffle, mon énergie. Tu es devenu tout à la fois le frère que j’ai perdu, mais surtout, tu es mon premier amour et je regrette que rien n’avance réellement entre nous. Le plus beau des cadeaux d’anniversaire que j’aimerais avoir, chaque année, c’est de t’avoir près de moi, à tout jamais. A mes risques et périls, je veux rester indéfiniment ta partenaire. Parce que c’est tout ce qui compte réellement pour moi.

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