Divergente 4 - Résurgence

Chapitre 48

2221 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 10/11/2016 07:25

DEUX ANS PLUS TARD

 

—    Tobias ?

—    Mmmh ? marmonne le jeune homme la bouche pleine de gâteau au chocolat.

Même ici, à Seattle, la recette les a suivis. Aucun moyen d’accepter de voyager sans la précieuse recette dans les bagages. Tris le cuisine en un tournemain et Tobias pourrait presque se féliciter d’avoir choisi les Audacieux, lors de sa Cérémonie du Choix, juste pour avoir pu connaître cette friandise. Tris s’approche de Tobias assis dans le fauteuil. Elle en fait le tour par l’arrière et se penche sur lui pour nouer ses bras autour de son cou, comme une cravate, et pour poser sa joue contre la sienne. La peau de sa cicatrice, blanche et douce, se frotte quelques secondes à la barbe naissante que Tobias n’a pas rasée ce jour-là, la jeune femme a toujours adoré ce contact rêche et brûlant.

Le petit appartement moderne dans lequel ils sont installés est bien exposé. Tout près du lac Washington et à quelques minutes de l’université de l’Etat de Washington, ils ont préféré sa simplicité à l’appartement Présidentiel que Thomas Harper voulait mettre à leur disposition. Ils se sentaient plus libres de leurs mouvements, étouffés qu’ils étaient, à chaque déplacement avec le Président, par le ballet continuel de son personnel et de ses assistants, même en son absence.

Tris s’est prise de passion pour la brocante. Tout ce bric-à-brac ancien lui semble représenter des bribes matérielles de ce passé qu’elle a acquis, recherché, et hérité. Les villes, redevenues presque des villages après la Grande Paix tant les populations y ont été décimées, se relevant doucement de leurs blessures, l’heure n’est pas au gaspillage. Des artistes du quotidien redonnent vie au mobilier récupéré, et Tris adore l’Histoire que portent ces objets. Le Président s’était étonné de la facture misérable qu’il avait reçue pour meubler leur deux pièces. Un canapé bleu – nostalgie de celui qui meuble leur logement à l’orphelinat de Chicago – deux fauteuils en rotin recouverts d’épaisses galettes de tissu beige rembourrées et ponctuées de gros boutons noirs, une table en bois toute simple avec quatre chaises en bois, composent le mobilier spartiate de la pièce principale. Rien qui ressorte particulièrement, contre les murs beige clair unis. Dans la chambre, un lit, dans lequel ils rient de se trouver à l’étroit : de taille classique, coiffé d’une armature métallique en arc de cercle, ils s’y sont cognés un nombre incalculable de fois, occasionnant maints fous rires. Le large lit carré improvisé de Tobias est resté à Chicago, dans leur appartement de l’orphelinat, leur refuge, leur mémoire, comme un lieu de villégiature adoré. Une commode et une armoire gris foncé en tout et pour tout, tranchant sur les murs blanchis à la chaux, leur permet de ranger leurs vêtements. Seul l’équipement informatique de Tobias, sur un bureau contre un pan de mur dans la grande pièce, tranche par sa modernité et ses matériaux de pointe.

Situé en hauteur, au dixième étage d’une tour, Tris n’a pas trouvé utile de mettre des rideaux aux fenêtres, elle ne voulait rien d’autre entre eux et l’extérieur, que le verre de la vitre. Rien entre elle et le ciel, rien entre elle et la vie. Les levers et couchers de soleil sont un spectacle quotidien inépuisable dont aucun des deux ne se lasse. Dans le passé, le coucher de soleil était un moment d’angoisse : le soleil se lèvera-t-il le lendemain ? Dans un bain de sang ? Combien pourront admirer le suivant, à Chicago ?

Maintenant, les couchers de soleil décorent les murs unis de ses camaïeux changeants de rose, de rouge, de feu. Pas besoin de peinture, avait dit Tris avec philosophie, la nature pourvoit au décor.

Au loin, ils peuvent même apercevoir la forêt dont les photos et récits ont fait saliver Mark. Pas besoin de tableaux non plus. Quelques photos souvenir leur suffisent pour se sentir bien.

Tris ne veut jamais rien entre elle et le reste du monde. Rien entre le soleil et sa peau, impossible de lui faire mettre une casquette ou des lunettes, ce qui lui a occasionné de beaux coups de soleil quand ils étaient à Miami ou à Las Vegas. Rien non plus entre la pluie et ses vêtements : elle rentre régulièrement trempée de ses sorties, pour étendre dans la salle de bain, dans la douche, accrochés sur de pauvres cintres, ses vêtements d’Audacieux dégoulinants.

Rien non plus entre sa peau et celle de son mari. Souvent, une fois seuls chez eux et dès qu’elle en ressent le besoin, Tris décide de se déshabiller, et retirer les pulls et les tee-shirts de son mari, pour pouvoir à tout moment se lover contre le torse nu de Tobias, et juste pour « supprimer tout obstacle entre eux ». Elle ne cesse de s’émerveiller des incroyables perceptions et sensations que peuvent transmettre cette enveloppe de peau, si fine, qui les recouvre tout entiers. Cette torride habitude prise par Tris depuis qu’ils sont dans un appartement sans vis-à-vis leur a occasionné plus d’un retard à d’importants rendez-vous… Tous deux ont décidé d’enfouir, d’oublier les préceptes pudiques des Altruistes qui ont bercé leur rencontre. Une façon de lutter, façon Audacieux, contre une peur irrationnelle.

 Mais ce soir-là, Tris est vêtue d’un débardeur gris et d’un pantalon noir ajusté d’Audacieux, sa faction d’adoption. Pliée en deux en avant par-dessus le dossier du fauteuil, pour câliner Tobias, Tris laisse glisser sur ses épaules ses fins cheveux, lisses et doux. Ils ont repoussé aussi longs qu’avant sa noyade et viennent recouvrir ses bras et Tobias adore y glisser ses doigts pour jouer avec les mèches souples. Ils entrecroisent leurs doigts et les anneaux nuptiaux, que la jeune femme a voulus tatoués sur leur annulaire gauche respectif, se joignent pour former un huit infini. Tris avait préféré ce tatouage à tout autre symbole pour leur mariage, il lui semblait bien plus fort qu’une parure en métal, superficielle et amovible, qu’on peut enlever à sa guise en se déresponsabilisant des engagements pris.

—    J’aimerais retourner à Chicago, dit la jeune femme à voix basse en embrassant la joue ombrée de Tobias.

Tris a l’air sérieux, presque grave. Tobias baisse sa tablette et la pose sur ses genoux. Son rapport attendra bien quelques minutes, le Président attendra, puisque Tris est là, contre lui, et lui parle.

—    Pourquoi cette demande subite ? Tu ne m’en as pas parlé avant. Tu ne te plais plus à Seattle ? s’enquiert-il doucement.

—    Si, j’aime cette ville, j’aime sa pluie, sourit Tris.

Tobias lève les yeux au ciel en souriant. Tris et sa pluie !

—    Mais c’est chez moi, chez nous, Chicago. Les plaines me manquent, le lac, la plage aussi. Et Edith doit avoir tellement grandi ! Nous n’y sommes pas allés depuis longtemps.

—    Seulement six mois Tris, c’était pour le mariage de Christina et Mark ! dit Tobias en riant. Et tu veux déjà m’enfermer encore dans une boîte de conserve volante… Tu es sans pitié ! Mais tu as raison, Edith a grandi. Caleb nous envoie des photos, elle semble pétillante. Susan a l’air complètement gaga de leur fille ! Mais dis-moi, je ne crois pas que ce soit à notre nièce que tu pensais quand tu as dit vouloir retourner à Chicago, je me trompe ?

—    Non, tu ne te trompes pas, pas seulement, souffle Tris, la bouche dans son cou. J’aimerais y retourner quelques mois.

—    Quelques mois ? Nous y sommes rarement restés plus d’un mois depuis que nous voyageons. Nos obligations nous contraignent souvent à écourter nos séjours là-bas. Tris, qu’est-ce qu’il y a ?

Tobias pose sa tablette par terre, attrape la main de son épouse et l’oblige à faire le tour du fauteuil. Puis il la fait tomber sur ses genoux, en travers des accoudoirs et enrobe son bras autour de ses épaules. La jeune femme profite de ce contact pour poser sa tête au creux de son cou et l’entourer de son bras libre, en soupirant de bien-être. Elle mesure son bonheur en regardant Tobias. Elle a connu un jeune homme perpétuellement sombre, pensif, triste, sans perspective, constamment sur la défensive, fermé à la lumière. Devant ses yeux, ceux de son cher amour paraissent plus clairs de leur renaissance, leur bleu est moins foncé, leur éclat la magnétise à chaque seconde. Tobias s’est à nouveau autorisé à vivre, à croire en lui, et en l’humanité.

—    Susan m’a dit qu’Edith grandissait à vue d’œil ! Tu te rends compte, elle a déjà un an, et elle marche ! s’extasie Tris. Elle m’a dit ce matin que Caleb ne sait plus où donner de la tête chez eux : Susan ne veut se débarrasser d’aucun des vêtements qu’Edith ne peut plus mettre !

—    Tris, tu changes de sujet… reproche Tobias gentiment.

—    Pas vraiment, souffle-t-elle contre sa bouche. Je suis sûre que je peux décider Susan à faire du vide dans l’armoire d’Edith, si c’est pour la bonne cause…

Tobias suspend un instant son attention du visage de sa femme pour se concentrer sur ce qu’elle vient de dire. En attendant l’explication sur son désir de rentrer à Chicago, Tobias passait son doigt distraitement sur sa joue, son nez, et ses arcades sourcilières, la tête penchée sur le côté dans une attitude de contemplation patiente. Il attendait avec un peu d’inquiétude la raison pour laquelle Tris voulait retourner si longtemps à Chicago, après qu’elle ait passé deux ans à s’épanouir en voyageant, et à se rendre dans toutes les villes convalescentes des Etats-Unis.

Mais il réalise sans réellement parvenir à en accrocher sa conscience, en un éclair, que Tris vient de lui en donner la raison. Il recule légèrement la tête pour scruter fébrilement les yeux de son épouse. Ils le regardent, francs et droits, comme toujours, mais aujourd’hui, ils ont un éclat qu’il n’y a encore jamais vu, une lumière qui en remonte du fond et jette des rayons de soleil tout autour de sa pupille. Sa bouche, close, s’étire en un sourire si discret qu’il n’est pas sûr de le voir, mais qui lui semble pourtant irradier tout son visage et illuminer la pièce toute entière. Tris attend, le cœur battant, la réaction de l’homme de sa vie.

—    La bonne cause ? Tris ? articule Tobias en déglutissant avec peine, comme si deux mains puissantes étaient en train de l’étrangler.

—    Si je dis à Susan que nous en avons besoin, je suis sûre qu’elle videra son armoire… répond la jeune femme à l’interrogation fulgurante qu’elle voit dans les yeux de Tobias, arrondis et figés par l’enjeu.

Tobias pousse une sorte de cri rauque en enveloppant avec brusquerie tout le corps frêle de Tris de ses bras de feu et de force. Il la serre tant, si puissamment, la bouche sur son front, les yeux fermés et crispés de joie contenue, que la jeune femme ne peut plus respirer.

—    Tu m’étouffes ! s’écrie Tris en riant. Tu nous étouffes…

Tobias la relâche aussitôt comme s’il réalisait soudain qu’il était en train de la tuer sans s’en apercevoir. Mais il ne peut s’empêcher de la resserrer immédiatement contre lui, en prenant sa bouche avec la force de l’émotion qui soulève son cœur. Son pouls précipité est prêt à faire exploser ses veines.

Il la regarde comme un fou, en caressant ses cheveux en arrière, pour s’assurer qu’il n’a pas rêvé, qu’il a bien compris, et qu’il peut réellement faire éclater son bonheur, là, celui qui l’empêche de parler, au fond de sa gorge ; ce nœud d’amour qui s’apprête à se séparer en deux puis à regonfler pour reprendre sa taille de géant. Mais Tris lui sourit, bien sûr que c’est vrai, son miracle, sa vie, sa femme chérie porte leur enfant.


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