Le Prince & L'Idiot

Chapitre 19 : Chevalier de la Table Ronde

10048 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 08/11/2016 13:38

 

CHEVALIER DE LA TABLE RONDE

 

 

Les yeux d'ambre de la jeune reine étincellent de colère.

- Pourquoi avez-vous fermé les portes de la ville ? demande-t-elle avec autorité.

Derrière le haut dossier de sa chaise, l'expression de Guenièvre est tout aussi furieuse.

C'est elle qui a reporté à Mithian les agissements des conseillers et ceux-ci le savent. Certains lui lancent des œillades meurtrières, mais Geoffroy de Monmouth se contente de répondre doucement.

- Nos ressources sont limitées. Bien que nous le souhaitions, il n'est tout simplement pas possible de pourvoir aux besoins en eau et en nourriture de l'intégralité du royaume. Trop de gens se pressent aux portes, effrayés par la menace des Ombres Blanches.

- Le peuple a le droit d'être protégé ! proteste Mithian, les larmes aux yeux en voyant que tous ces vieillards obstinés et condescendants continuent de détourner la tête.

Ils pensent qu'elle n'est qu'une jolie poupée qu'Arthur a épousé pour sceller une alliance et se faire plaisir, qu'elle n'est pas capable de gérer Camelot, qu'elle n'est qu'une enfant sans cervelle, mignonne, à qui on offre des roses et des chats et qu'on écarte des problèmes majeurs.

Elle pourrait pleurer de rage.

Ce n'est pas vrai.

Oui, elle ne sait pas tout et la tâche l'effraie.

Mais le roi lui a confié son sceau et elle est une Pendragon, à présent. Elle ne trahira pas sa promesse.

Oh, si seulement quelqu'un pouvait se mettre de son côté…

Ses yeux supplient le vieux médecin assis au bout de la table, à gauche.

- Ce serait mettre Camelot en danger, Votre Majesté, murmure Gaius, presque à contrecœur. "Trop de gens à l'intérieur des murs pourraient causer famine, maladies. Nous n'avons pas le choix. Si nous laissons entrer davantage de gens, nous n'aurons plus de nourriture d'ici quelques jours. Si son Altesse Royale était ici…"

- Vous avez tort ! crie Mithian en se levant et en tapant du plat de ses petites mains sur la table, faisant tressauter les parchemins et les bouteilles d'encre. "Et vous le savez, Gaius. Chaque citoyen de Camelot est important pour le roi ! Il ne resterait jamais les bras croisés à les voir souffrir. Il les aiderait autant que possible et nous devons faire de même !"

Ils haussent les épaules sous leurs manteaux chauds et élégants et, dehors, la neige tombe à lourds flocons. Une foule affamée, effrayée, frissonnante se presse dans la cour du château et Mithian a l'impression qu'elle peut entendre chacun de leurs cœurs suppliants.

Oh, pourquoi ne l'écoute-t-on pas ?

Quels sont les mots qu'elle doit dire pour les convaincre ?

Quelqu'un se racle la gorge derrière elle et elle lève la tête.

- Mes seigneurs, dit Guenièvre d'une voix polie mais ferme. "Puis-je recevoir la permission de m'adresser à la Cour ?"

Le visage de Mithian s'éclaire.

Guenièvre saura. Guenièvre a toujours les meilleures idées du monde, les plus pratiques.

Elle est là, aux côtés de la reine, et la jeune femme se sent soudain plus forte.

- Parlez librement, Dame Guenièvre, dit-elle vivement avant que l'un des vieillards grognons ou des nobles ambitieux n'empêchent son amie de s'exprimer.

Personne n'ose contredire la reine.

Gaius et Geoffroy semblent étrangement soulagés de cette intervention.

La jeune femme brune vêtue d'une longue robe bleue fait la révérence. Ses yeux noisette en amandes se promènent sur les conseillers avec une profondeur qui les met mal à l'aise.

- Ceux qui attendent aux portes de la ville sont des fermiers, des paysans. Depuis des jours les réfugiés troquent leurs biens avec les gens de la ville basse en échange de la sécurité de leurs foyers. Ils apportent bien plus qu'ils ne prennent, explique-t-elle, repoussant derrière son oreille une longue mèche frisée. "Le roi sera bientôt de retour, victorieux, et la menace des Ombres Blanches disparaîtra. Certainement nous pouvons encore tenir quelques jours – ou pensez-vous que Sa Majesté échouera dans sa quête ?"

Mithian est si fière du ton calme mais dangereux de Guenièvre. Elle lève son menton délicat pour montrer qu'elle approuve le discours de sa dame de compagnie, fusillant des yeux les ministres qui s'agitent inconfortablement sur leurs chaises.

- Si nous montrons notre peur au peuple, comment pourrait-il nous faire confiance ? ajoute-t-elle avec passion. "Ayons foi en Arthur."

Sur sa tête châtaine, la couronne trop lourde est posée crânement et la lumière blanche qui passe par la fenêtre glisse un éclat sur les fins joyaux incrustés dans le cercle d'argent.

- Très bien, Votre Majesté, s'incline finalement le premier conseiller. "Faites rouvrir les portes."

Gaius ne sourit pas, mais son sourcil se plie avec bienveillance, tandis que Geoffroy pondère avec émerveillement sur l'évolution du monde : voilà que des femmes démontrent maintenant plus de courage et de sagesse que des hommes d'état…

Il se fait vieux.

Mais il ne regrette pas un instant d'être témoin de l'avancement de cette ère.

Arthur est un bon roi : prendre Mithian comme reine a été une excellente décision.

Et placer aux côtés de la jeune femme l'épouse raisonnable – et hardie – de son chevalier le plus fidèle, un choix vraiment stratégique.

Camelot est entre de bonnes mains.

 

oOoOoOo

 

Camelot est perdu.

Arthur est si fatigué qu'il n'est plus très sûr d'être conscient. Il trébuche dans le brouillard, affamé, épuisé, congelé, chaque centimètre de son corps douloureux – y compris les recoins de son cerveau qu'il a retourné dans tous les sens pour trouver une solution.

Il ne s'en sortira pas seul.

Il ne peut pas s'échapper. Dans l'état où il se trouve, il ne peut pas lutter contre quatre assassins super entraînés et en bonne santé.

Quel que soit l'ennemi qui a envoyé contre lui le Dorocha, il n'y aura pas d'alternative sans un bain de sang maintenant qu'il a été fait prisonnier. Un chef de guerre aussi cruel n'est pas à la recherche d'une rançon…

Il pourrait presque entendre le fracas des armées qui se jettent l'une sur l'autre.

Tout est fini.

Il a échoué.

 

oOoOoOo

 

Lancelot lève la main pour intimer le silence à ses hommes et les chevaliers se dispersent dans le camp vide et dévasté.

Arthur a été attaqué lui-aussi, comme Gwaine, comme Perceval, comme Sir Montague et Sir Bertrand. Ils n'auraient jamais dû se diviser en plusieurs groupes. Ce n'est que parce que Sir Léon et Lancelot ont passé la nuit au même endroit que leurs troupes ont été ignorées par les Ombres Blanches. Et le camp de Sir Elyan n'a dû son salut qu'à sa proximité avec eux, parce qu'ils ont vu s'élever les lumières et ont entendu les clameurs.

Lancelot et Sir Léon ont foncé ensuite sur les traces de leurs compagnons, seulement pour apercevoir de loin Gwaine et Perceval emmenés avec une colonne d'hommes blessés, dans la lumière pâle de l'aube. Ils se sont lancés à leur poursuite, mais n'ont pu les rejoindre avant d'être de nouveau assaillis par d'autres guerriers du Dorocha. Au moins, ils ont fait des prisonniers et ont pu retirer les casques de cauchemars de leurs ennemis.

Ils ont fait deux découvertes. L'une fait encore frissonner Lancelot, mais l'autre lui donne de l'espoir.

Et s'ils peuvent retrouver Arthur, ils pourront gagner cette guerre.

Tout n'est pas perdu.

Lancelot range son épée une fois qu'ils ont constaté que les lieux ont été désertés depuis plusieurs heures. Là aussi, ça a été un carnage. Il se recueille devant le tas de corps et un écuyer lui prête son épaule pour qu'il ajoute à sa liste les trente nouveaux noms de ses camarades tombés au champ d'honneur.

- Sir Lancelot ! Venez vite !

Il se retourne à l'accent pressant de Sir Léon, fourre dans les mains de l'écuyer le parchemin et la plume imbibée d'encre et se précipite en direction du chevalier blond agenouillé au pied d'un sapin.

Se pourrait-il qu'Arthur…

Ses yeux noirs s'écarquillent quand il écarte les couvertures enroulées autour de la forme humaine.

- Merlin !

- Il est gelé, dit Léon d'une voix inquiète. "Je ne comprends pas, que s'est-il passé ? Pourquoi est-il en vie alors que les autres sont tous morts ? Et où est le roi ?"

Lancelot tire sur son gant avec ses dents, glisse ses doigts sous le menton du serviteur blême et inconscient, secoué par de violents frissons.

- Son pouls est si faible… et il est brûlant de fièvre.

Il passe une main sur son menton hérissé par sa barbe de plusieurs jours.

- Merlin, appelle-t-il en secouant doucement l'épaule de son ami. "Merlin, c'est Lancelot. Réveille-toi, je t'en prie… dis-nous ce qui s'est passé…"

- Messieurs, une piste vers l'ouest, interrompt un chevalier en s'approchant d'eux. "Quatre hommes à cheval et un à pied. Prisonnier, sans doute."

- Arthur, souffle Léon.

Lancelot réfléchit très vite, les yeux toujours fixés sur Merlin qui remue faiblement et entrouvre la bouche. Le jeune homme se penche pour écouter, aussi près qu'il le peut.

- A't'r… em… m'nez… m'..oi… 'ec… v'ous… A'rt'r… s'… vous… p'lait…

Lancelot place une main apaisante sur le front du serviteur et déglutit.

- Prenez cinquante hommes avec vous et mettez-vous en chasse. Sir Léon, ramenez-nous le roi.

Le chevalier aux cheveux blonds bouclés acquiesce avec détermination.

- Comptez sur moi.

Il se lève dans une envolée de sa cape rouge et rassemble les hommes.

Lancelot glisse ses bras sous le tas de couvertures auquel s'accrochent des glaçons et soulève Merlin dans ses bras. La tête du jeune homme tombe sur son épaule, si légère.

- Tout ira bien, Merlin, murmure Lancelot. "On va le ramener. On va te soigner. Et on va mettre fin à ce cauchemar."

Il ordonne que des tentes soient dressées et les feux rallumés. La nuit tombera dans quelques heures.

Arthur aura faim et froid. S'il marche, c'est qu'il n'est pas blessé gravement.

Mais dans quel état de pensée sera-t-il après avoir laissé Merlin derrière lui et vu mourir l'intégralité de ses troupes ?

Probablement brisé, furieux, coupable.

Quand il reviendra, son roi trouvera un lit chaud et un bon repas pour le réconforter.

Le cerveau de Lancelot travaille à plein régime, tout en déposant Merlin sur une paillasse et en ordonnant qu'on lui apporte la sacoche de médecine.

Les cartes, les plans de bataille, les informations rassemblées, le prisonnier.

Tout sera prêt pour son souverain quand il sera requinqué.

C'est ce pourquoi ses lieutenants sont là.

 

oOoOoOo

 

Arthur n'est pas tout à fait certain que ce soit vrai. Peut-être que c'est un autre rêve, son esprit exténué et découragé qui lui joue des tours. Il enregistre vaguement les bruits d'épées, les exclamations et le sifflement inhumain qui s'élève quand les Ombres Blanches réalisent qu'elles sont encerclées. Il voit s'enfuir une des capes blanches entre les arbres et soudain Sir Léon est debout devant lui, en train de trancher la corde qui lui déchire les poignets.

- Sire, vous êtes sauf !

Il cligne des yeux, hébété.

- Ne les poursuivez pas ! lance le chevalier à ses hommes. "Ramenons le roi au campement."

Quelqu'un lui tend une gourde, on l'enveloppe dans une couverture, on l'aide à se hisser sur un cheval.

La neige tourbillonne sur la plaine qui s'assombrit.

- Même s'ils n'ont pas besoin de retourner jusqu'à Caerleon pour donner l'alerte, nous serons en sécurité ce soir, dit une voix qu'il connait.

- Pensez-vous que nous atteindrons la forteresse d'Ismere avant qu'ils reviennent en force ?

- Foutu Dorocha !

- Créatures de l'enfer, grommelle quelqu'un d'autre.

- Chut, coupe Léon, et Arthur est presque sûr que c'est le bras du chevalier qu'il sent autour de lui, le maintenant en selle. "Rappelez-vous ce qu'a dit Sir Lancelot. Assassins ou non, ce sont des êtres à plaindre."

Le roi se sent tomber, sombrer. Il s'agrippe au pommeau de cuir devant lui, essayant désespérément de lutter contre la torpeur.

Il a tellement de questions.

- M'rlin ? finit-il par bredouiller d'une voix pâteuse.

Ses lèvres craquelées se déchirent et il sent une goutte de sang chaude couler sur la peau raclée et gelée de son visage.

- En vie, Sire. Nous l'avons récupéré.

C'est tout ce qu'il a besoin de savoir. Les flocons de neige s'accrochent à ses cheveux blonds raidis par le gel et il ferme les yeux.

Ensuite tout devient complètement noir.

 

oOoOoOo

 

Quand il reprend conscience, ses dents claquent et la première pensée d'Arthur est pour la remarque pleine de spiritualité faite par une tenancière il y a de cela des années.

Des dents de souris.

Merlin ne rate pas une occasion d'en reparler, surtout quand le froid produit ce genre de mouvement incontrôlable.

Merlin !

Il ouvre les yeux et se redresse vivement – seulement pour voir vaciller la toile de tente et une silhouette en armure.

- Wow. Doucement, dit la voix de Lancelot tandis que ses mains rattrapent les épaules du roi et glissent ce qui doit être un coussin ou une couverture roulée derrière son dos. "Vous êtes en sécurité, Sire. Vous irez mieux dans quelques heures. Il y a de la soupe. Est-ce que vous vous sentez en état d'en avaler un peu ?"

Arthur passe une main sur son visage, constate que ses doigts gourds ont été enveloppés de bandages. Il se concentre sur les lieux autour de lui, réussit à tourner la tête sans perdre conscience.

Il est dans une tente. Sa tente.

Il entend le vent souffler à l'extérieur, voit les ombres des flocons tournoyer de l'autre côté de la toile. Il y a un brasero à côté de lui et cette chaleur est à la fois terriblement tentante et affreusement douloureuse.

- Vous allez garder tous vos doigts, lui annonce Lancelot avec un sourire encourageant, en mélangeant dans un bol un gruau qui sent divinement bon. "Mais ça ne va pas être plaisant de redevenir humain. Vous étiez un sacré bonhomme de neige quand on vous a récupéré."

Arthur accepte la soupe avec reconnaissance et avale quelques bouchées avant de revenir à son idée fixe.

- M-m-merlin ?

Lancelot pointe du doigt la paillasse de l'autre côté du brasero – ce que le roi a pris pour un monticule de vêtements jusque-là.

- Il dort. Et à peu près correctement, alors je ne vais pas le réveiller. Il est très malade, Sire.

- Il est t-t-ombé d-dans l-le l-lac, marmonne Arthur dont les dents claquent toujours autant et qui savoure la sensation réconfortante du liquide épais et chaud en train de descendre dans son œsophage.

- Ah, dit le chevalier.

Ses yeux noirs se rétrécissent.

- Il v-va s-s'en s-sort-t-ir ? interroge le roi avec inquiétude.

Tout à coup le gruau a un goût de plâtre.

Lancelot sourit distraitement.

- Je pense. J'espère. Comment… comment se fait-il qu'il était en vie ? Il est passé à la flotte avant ou après que le Dorocha ne vous attaque ?

- Pendant, répond Arthur sombrement. "Il a v-voulu me s-sauver la vie. Je… je ne sais p-pas p-pourquoi, ils l'ont… l'un d-d'entre eux s-s'est occupé de lui, je n'ai p-pas compris... Et p-puis ensuite, ils m'ont em-mené et l'ont ab-bandonné. Ça n'a pas de sens !"

Les tremblements ont cessé graduellement, mais ils ont fait place à la douleur sourde de son genou et à des tiraillements inconfortables sur son bras et son flanc, là où il a été blessé pendant l'attaque.

Le visage de Lancelot se fait beaucoup plus sombre.

- Oh, si. Ça a du sens – pour eux.

Pendant un instant il a l'air sur le point d'ajouter quelque chose, puis il reprend l'écuelle des mains du roi.

- Dormez un peu. Nous ferons route vers Ismere dès que la tempête se sera calmée.

Arthur fronce les sourcils tout en se laissant rallonger sur la paillasse. Il se sent faible comme un petit chat mais son esprit combatif est en train de revenir en force.

- Combien d'hommes, Lancelot ?

- Soixante-et-onze perdus, Sire. Mais il n'y en aura pas d'autres. Nous avons capturé le roi de Caerleon.

Le roi écarquille les yeux.

- Quoi ?

Lancelot secoue le menton.

- Dormez, Votre Altesse. Je vous ferai mon rapport dans deux heures.

Malgré la volonté d'Arthur, ses paupières se montrent tout aussi récalcitrantes que son lieutenant et il sombre de nouveau dans le sommeil.

Il fait nettement plus clair dans la tente quand il rouvre les yeux, et il n'entend plus le bruissement cotonneux de la neige sur la toile à l'extérieur.

Lancelot est toujours là, mais agenouillé à côté de l'autre paillasse, en train de barbouiller le torse nu de Merlin avec un cataplasme brunâtre visqueux dont l'odeur est si forte qu'elle pique les narines d'Arthur.

La respiration du serviteur est laborieuse, essoufflée, et il se tourne de côté pour tousser – crachoter serait un terme plus exact – dans un linge.

- C'est bien, c'est bien, murmure Lancelot. "Tu vas voir, la moutarde va aider. Ce n'est pas trop chaud ?"

Les yeux bleus de Merlin sont vagues quand il regarde le chevalier et au vu de la transpiration qui dégouline sur son visage, sa fièvre doit être terriblement élevée.

- Quand nous serons à Ismere, je te ferai respirer des vapeurs de sureau noir, comme Gaius l'a dit, d'accord ? Tiens bon, Merlin.

Arthur est encore assez dans les vapes pour se demander à quel moment le vieux médecin a rejoint les troupes.

Il grince des dents en entendant de nouveau la toux rauque et grasse qui secoue Merlin.

- B'b.. oi…re…

- Oui, dans un instant, répond Lancelot en se lavant les mains dans un seau et les essuyant sur un chiffon, après avoir enveloppé ce qui reste de sa mixture à l'odeur terriblement forte.

Il débouche l'outre qui pend à côté des selles entassées sur un râtelier de branches et glisse une main sous la nuque du jeune homme pour l'aider à boire. L'eau coule un peu sur le menton pâle et l'effort pour avaler semble considérable.

Lancelot réinstalle Merlin sur la paillasse quand ses yeux se ferment, recouvre le cataplasme d'un linge et replace les couvertures sur le malade, le bordant avec soin.

- A't'r…

- Il est là, il dort. Ne t'inquiète pas.

Le roi se redresse et s'extirpe de son lit sur des jambes branlantes.

- Merlin.

Lancelot le regarde s'approcher avec une désapprobation attendrie.

Arthur s'agenouille à côté de la paillasse, cherche dans le tas de laine et de fourrures la main de son serviteur et la serre.

- Je suis là, Merlin, dit-il d'une voix enrouée. "Je vais bien. Dépêche-toi d'être en forme."

Les doigts fins s'enroulent faiblement autour des siens, puis se relâchent au bout de quelques instants. La respiration du jeune homme est toujours aussi difficile, mais il y a une expression détendue sur son visage, presque une esquisse de sourire au coin de ses lèvres… qui disparait soudain, remplacée par un gémissement plaintif, tandis que la main libre de Merlin remonte sous les couvertures.

- Qu'est-ce qu'il a ? demande Arthur avec inquiétude.

- Un mal de poitrine, comme celui que j'avais attrapé il y a quelques hivers, répond Lancelot avec gravité. "Gaius avait bien préparé nos sacs de médecine et je sais ce qu'il faut faire… mais…"

- Est-ce qu'il va… ? souffle le roi qui se souvient du terrible souci que Guenièvre s'était fait à l'époque et de la menace bien concrète qui avait pesé sur son ami.

- Non. Non, pas tant qu'on s'occupe de lui. Mais il faut qu'on rentre vite. Il a besoin de Gaius.

Lancelot se relève et attrape doucement le bras du roi.

- Je vais vous aider à vous habiller. Nous serons bientôt prêts à partir et je veux vous faire mon rapport avant que les hommes ne vous voient.

- 'kay, dit le roi en obéissant docilement, s'obligeant à détourner les yeux du visage de Merlin.

Il n'est pas encore très fort sur ses jambes, mais il se sent déjà beaucoup mieux.

Lancelot lui enfile sa veste matelassée et s'affaire pour boucler toutes les parties de son armure avec soin, tout en lui faisant un résumé de ce qui s'est passé depuis qu'ils se sont séparés au col d'Isulfor.

Arthur est horrifié d'apprendre que Gwaine et Perceval ont été capturés.

- Si vous étiez resté prisonnier, nous n'aurions pas pu échanger le roi de Caerleon contre eux et vous, conclut Lancelot, "mais maintenant c'est possible. Tout est possible. Les Ombres Blanches ne nous attaqueront pas tant que nous sommes en si grand nombre, et la Reine Annis ne franchira pas la frontière avec son armée tant que nous avons son fils entre nos mains. Que souhaitez-vous faire, Sire ? Négocier ?"

Le roi réfléchit, carrant ses épaules dans les familières protections d'acier, campé dans ses bottes. Son genou ne lui fait presque plus mal et il a déjà oublié les égratignures et les gerçures.

Ils ont une chance.

Ils ont toutes les chances.

Ils vont mettre fin à l'hiver.

- Quand pouvons-nous être à Ismere ?

- Demain soir.

Arthur hoche le menton.

- Envoie des émissaires à la Reine Annis, qu'elle nous y rejoigne. Nous règlerons tout ça par un combat loyal. Champion contre champion. Je ne permettrai pas un bain de sang.

Le chevalier aux yeux noirs fronce les sourcils.

- Sire… pensez-vous qu'elle acceptera ? C'est… c'est une femme aux pratiques barbares. Je ne pense pas qu'il y ait une once d'humanité ou d'honneur en elle.

Arthur penche la tête de côté.

- Qu'est-ce que tu veux dire ? Pendant tout le règne de mon père, elle s'est montrée un allié décent. Je pense que c'est son fils qui a initié ces raids contre Camelot. Mais il est entre nos mains et je crois que la reine-mère saura se montrer raisonnable.

Lancelot se mordille les lèvres.

- Mais le Dorocha… C'est sa garde – à elle.

Il y a quelque chose dans sa voix, quelque chose d'inhabituellement mal à l'aise, qu'Arthur pourrait presque appeler de la peur s'il ne connaissait pas si bien son ami.

- Parle. Qu'est-ce qui t'inquiète ? Vous les avez affrontés et vous m'avez même retiré de leurs griffes. Sûrement, tu ne les crains pas… tu as dit toi-même qu'ils préféraient s'échapper plutôt que de combattre à mort quand ils étaient cernés. Ce sont des brutes monstrueuses, mais des lâches, aussi. Et nous sommes chevaliers de la table ronde.

Il frissonne involontairement, parce qu'il a beau les savoir mortels, ça n'empêche pas qu'il aurait voulu voir ce qu'il y avait sous leurs casques.

Un ennemi dont on ne croise pas les yeux est bien plus terrifiant qu'un ennemi qu'on connait.

Lancelot passe la main dans ses cheveux noirs, frotte la barbe à laquelle il n'est pas habitué.

- Ces guerriers… Arthur. Nous en avons tué deux et nous avons vu…

Il avale sa salive, vérifie d'un coup d'œil que Merlin dort, presque sans s'apercevoir de son réflexe.

- Ils… ils n'ont pas de langue, Sire. Ce sont des hommes mutilés – avec un regard de bête.

 

oOoOoOo

 

Lorsque la délégation de la reine Annis arrive à la forteresse d'Ismere, Arthur est debout dans la salle du trône, une immense pièce dont les murs d'un noir bleuté semblent absorber la lumière des torches et avaler toute sensation de chaleur et de confort.

Pas étonnant que l'avant-poste soit considéré comme le pire endroit de Camelot et qu'Uther Pendragon ait eu l'habitude d'y envoyer ceux de ses hommes qui étaient en disgrâce.

Il entend le bruit des chevaux et des armes dans la cour, des cliquetis métalliques, le martèlement des sabots sur les pavés, des voix sourdes et des appels chargés de tension.

Quelque part, dehors, dans les chariots qui accompagnent la souveraine, Perceval et Gwaine sont enchaînés.

Il s'assoit sur le haut trône taillé dans un bloc de pierre sombre, sa longue cape pourpre drapée sur les marches, et attend. Derrière lui, il entend entrer ses hommes, prêts à parer la moindre traitrise.

Sa décision est prise et il a longuement réfléchi avec Lancelot et Sir Léon.

Tout ira bien.

Il va protéger Camelot.

Il va sauver Gwaine et Perceval et les autres capturés avec eux.

Il va solidifier son autorité sur le pays, renforcer ses alliances et montrer qu'il est digne de son père.

Ils reviendront victorieux.

La Reine Annis entre d'un pas vif.

C'est une grande femme aux longs cheveux roux et secs, retenus sur ses tempes par un simple anneau d'argent. Elle porte un plastron de cuir sur sa robe de laine bleue et d'épaisses fourrures d'ours sur ses épaules. Le croissant de lune de Caerleon pend à son cou. Ses traits sont taillés à la serpe, sa peau fine et ridée, sa bouche étroite, ses yeux petits et perçants comme deux gouttes de mercure. Elle lève haut son menton et toute sa démarche indique son mépris.

Son escorte est constituée de dix guerriers du Dorocha qui ont la main sur leurs étranges épées recourbées.

- Roi Arthur, salue-t-elle d'une voix coupante.

- Reine Annis, répond le souverain de Camelot calmement.

Pendant quelques instants le silence crépite de haine silencieuse.

Arthur n'est plus tout à fait sûr qu'il veuille pardonner la mort des soixante-et-onze hommes qui l'ont suivi au nord et sont tombés sous les coups de la garde démoniaque de Caerleon.

Il serait si facile de lever la main, d'oublier tout honneur et de déclencher un massacre…

Il fait un terrible effort sur lui-même pour garder une voix égale tandis qu'il réexplique ses termes.

Deux champions combattront à mort.

Si Camelot est vainqueur, les Ombres Blanches se retireront du pays pour ne plus jamais y entrer et les prisonniers lui seront retournés en vie.

Si Caerleon est vainqueur, son roi lui sera rendu et toutes les terres au nord d'Isulfor leur appartiendront.

La Reine a un petit rictus.

- Vous n'êtes pas avide, commente-t-elle d'un ton méprisant.

Arthur respire pour reprendre son sang-froid.

- Mes hommes comptent plus que des amis, plus que des frères, répond-t-il fièrement. "Jamais je ne les abandonnerai. Nous sommes chevaliers de la table ronde. Nous partageons un lien."

Quelque chose passe dans le regard de la reine. Un éclair d'incrédulité – peut-être de regret. Elle fronce une narine et hausse les épaules, dissipant sa réaction intérieure quelle qu'elle soit.

- Très bien, dit-elle. J'accepte les termes.

Elle fait un pas de côté et l'un des guerriers du Dorocha – le plus grand et le plus large d'épaules – s'avance.

- Voici mon champion. Où est le vôtre ?

Arthur incline le menton.

Lancelot fait un pas en avant.

- Me voici.

Ils y ont longuement réfléchi et Arthur a eu énormément de mal à accepter. Il aurait voulu combattre lui-même, mais ils l'en ont dissuadé. Il n'est pas assez remis et Camelot n'a pas d'héritier. S'il devait mourir, Mithian et le royaume tomberaient aux mains des barbares de Caerleon, pour sûr. Si Arthur croit en la parole d'Annis, en revanche il n'a aucune confiance en son fils. S'il combattait et perdait, rien ne garantirait le respect de l'accord. Mieux vaut mettre toutes les chances de leur côté. Sir Léon et d'autres se sont proposés, mais le choix était évident.

En l'absence de Gwaine, le meilleur épéiste du pays est Lancelot, sans un seul doute.

Le combat aura lieu dehors, devant la forteresse, à un endroit où la neige a été dégagée pour laisser place à une étendue de terre noire et dure, délimitée par des étendards et des torches.

La reine Annis et les Ombres Blanches se placent d'un côté, Arthur et ses hommes de l'autre. Le ciel est très bas, gonflé de flocons qui viendront virevolter d'un instant à l'autre, obscurcissant la vue des deux champions.

Le guerrier du Dorocha s'avance au milieu de la lice et Lancelot lui fait face.

En haut d'une des tours d'Ismere, Merlin s'est traîné à la fenêtre pour regarder le combat, emmitouflé dans une couverture.

Le duel dure des heures, au point que toute sensation a disparu dans les orteils d'Arthur bien avant qu'il se termine. La neige s'est mise à tomber, épaisse et serrée. Les deux opposants sont visiblement de forces égales. Lancelot a versé le premier sang – un coup d'épée en travers de l'avant-bras de l'ennemi – mais il a aussi été le premier à rouler au sol, balayé par un violent heurt sous l'aisselle gauche qui l'a fait crier de douleur. Dans l'obscurité qui monte, les grognements gutturaux de l'Ombre Blanche se confondent avec les halètements du chevalier.

Les yeux vifs de la Reine suivent le combat avec une passion féroce, tandis que le regard d'Arthur est fixé sur son lieutenant avec ferveur.

Gagne, Lancelot.

Ne meurs pas.

Sauve-nous tous.

Et reviens vivant pour Guenièvre.

Finalement Lancelot tourne sur lui-même dans un poudroiement de neige et de transpiration, et son épée déchire en deux la cape blanche du guerrier du Dorocha qui tombe à genoux. Son sabre s'enfonce dans la terre noire d'Ismere presque jusqu'à la garde et Lancelot abat son épée sur la nuque à découvert de l'Ombre Blanche.

Le casque en forme de tête de mort roule sur le sol et les hourras de Camelot s'élèvent dans le soir enfumé par les torches et brouillé par une tempête de flocons.

La Reine Annis lâche un reniflement sarcastique et traverse la lice, sa robe bleue traînant sans considération dans le sang de son champion.

- Vous êtes victorieux, Arthur Pendragon, dit-elle froidement. "Nous nous retirerons de vos terres."

Elle lève le bras et des gardes acquiescent de loin, ouvrent les wagons et en laissent sortir Gwaine, Perceval et les autres, trébuchant d'épuisement et presque hébétés de se voir libres.

Le roi de Camelot incline le menton.

- Je vous rendrais votre fils demain à l'aube, dit-il. "Dînez avec moi. Nous avons un traité à signer."

Pendant un instant, les iris incisifs de la femme se troublent, puis elle hoche la tête d'un geste royal et dédaigneux.

- Très bien.

Arthur la raccompagne à l'intérieur de la forteresse, s'arrête juste un instant pour presser l'épaule de Lancelot avec reconnaissance.

Le chevalier sourit, hors d'haleine mais sain et sauf.

Ses bottes sont couvertes d'éclaboussures écarlates et des flocons de neige duveteux, comme des plumes, s'accrochent à ses cheveux noirs.

 

oOoOoOo

 

Lorsque l'aurore surligne d'or les crêtes blanches, le roi escorte Annis jusqu'aux portes de la forteresse et ses soldats amènent Caerleon et défont ses chaînes.

- Pourquoi ? demande la reine en observant son fils bien vivant qui monte dans un chariot.

- Parce que ce n'est pas la victoire que je recherche, mais la paix, dit Arthur gravement. "J'espère que ce jour marquera un nouveau départ pour nos deux royaumes."

Elle le contemple pendant quelques instants, songeuse.

- Vous êtes un homme étrange, Arthur Pendragon, dit-elle au bout d'un moment, d'un ton amusé dans lequel il décèle une pointe de curiosité. "Nous vous avons longuement étudié, prenant votre… compassion pour un signe de faiblesse."

Il se raidit – plus à l'idée des espions parcourant ses terres qu'à la supposition insultante.

- Votre… serviteur. Cet être faible – cet idiot, comme on m'a rapporté. Pourquoi vous est-il si cher ?

Le roi sourit.

- Vous ne comprendriez pas.

La reine claque sa langue contre son palais.

- Probablement, dit-elle.

Elle accepte la main d'un des guerriers du Dorocha et monte dans le chariot. Puis se ravise et se penche de nouveau vers Arthur, désignant du menton le garde silencieux sous son casque en forme de tête de mort.

- Savez-vous ce qu'ils sont ?

Il secoue la tête.

- Des enfants à peine sevrés, à qui l'on a coupé la langue. Elevés pour tuer et mourir au service du roi. Des assassins parfaits. Mon mari a eu l'idée de cette garde personnelle, incorruptible et invincible. Ils étaient sa fierté.

Elle ricane d'une drôle de façon.

- Ils n'ont pas de cœur, pas de sentiments, pas d'honneur, et leur loyauté est celle d'un chien.

Arthur réprime la nausée qui l'envahit.

- Mais savez-vous ce qui est étrange ?

Il suit le regard levé de la reine, ce que ses yeux pensifs observent en haut d'une des tours noires.

- Ils tuent sans pitié les autres êtres humains, mais ils ne touchent pas à ceux qui sont… 'défavorisés par la nature'. J'en ai vu mourir un sous les coups de fouet, parce qu'il a refusé jusqu'au bout de lever son arme sur un idiot comme celui qui vous suit partout.

Elle fronce les sourcils, agacée, comme si quelque chose lui échappait.

- Comprenez-vous cela ? Ça n'a pas de sens. Ce sont des animaux – des machines de guerre. Même un loup n'hésiterait pas à s'attaquer aux plus faibles.

Arthur respire profondément.

- Faites bon voyage, Reine Annis, dit-il doucement.

Elle soutient son regard pendant quelques instants, sans rien dire, puis un sourire aigre glisse sur ses lèvres étroites.

- Adieu, Arthur Pendragon, répond-t-elle. "Soyez assuré que je respecterai les termes de notre accord."

Il la regarde s'éloigner et frissonne.

Les capes blanches du Dorocha disparaissent dans la neige qui recouvre le paysage et il se demande combien de temps encore les Ombres respecteront leur Reine de glace…

- Sire ? Partons-nous aujourd'hui ? demande Léon à côté de lui, son haleine condensée flottant devant son visage rougi et pelé par la température.

- Demain, répond le roi. "Soignons nos blessés, d'abord. Je tiens à ce que tout le monde soit en forme pour le trajet qui nous attend. Comment vont Gwaine et Perceval ? Et où est Lancelot ? Je veux le féliciter !"

Léon sourit.

- Sir Gwaine a une côte cassée – espérons que cela le fera taire un moment – et Sir Perceval prétend que sa blessure au bras est déjà guérie. Les autres sont en bonne voie de guérison. Sir Lancelot est avec Merlin.

- Evidemment, pouffe le roi.

Il a l'impression qu'un poids immense lui a été retiré de la poitrine.

Il fait le tour de ses hommes, leur serre la main, parle avec quelques-uns, leur annonce qu'ils ramèneront les corps des défunts à leurs familles et que chacun de ceux tombés sera honoré, promet un banquet à leur retour à Camelot, puis grimpe avec énergie les marches jusqu'à la chambre qu'il partage avec Merlin et ses quatre plus proches chevaliers.

Il trouve son serviteur assis sur le lit, en train de se faire gronder gentiment par Lancelot.

- Je t'avais dit que tu n'étais pas assez fort pour te lever. Regarde-un peu comme tu as du mal à respirer… repose-toi.

- Arthur…

- … est là, dit le roi en entrant, d'une voix tonitruante. "Qu'est-ce que j'entends ? Merlin, tu oses désobéir au héros de la nation ?"

- Sire, rougit le chevalier en se troublant.

Le roi lui assène une grande claque dans le dos.

- Merci, dit-il avec un large sourire sincère qui s'efface en voyant la grimace d'inconfort de son lieutenant.

- Tu es blessé ?

- Non, répond Lancelot, les yeux plissés pour réprimer la douleur, en frottant son épaule gauche. "Juste… courbaturé, j'imagine."

Arthur hoche la tête.

- C'est compréhensible. Repose-toi aujourd'hui. Nous partirons demain à l'aurore. Le temps s'annonce beau, il fera bon voyager sous un ciel bleu même avec ce froid de l'enfer. Merlin !

Le serviteur est en train de s'étouffer avec une quinte de toux. Il expectore quelque chose de gluant et verdâtre qui frôle le roi et l'écœure malgré son inquiétude.

- Désolé, bredouille le jeune homme en levant ses grands yeux bleus pleins de larmes de douleur.

Il est de nouveau à bout de souffle et ses traits anguleux sont creusés par l'épuisement, la fièvre brillante sur son front blême.

Arthur contourne soigneusement le mucus écrasé sur les dalles et rapproche les couvertures autour des épaules maigres de son serviteur.

- Dors, Merlin. J'aurais vraiment des problèmes avec ton grand-père et ma femme si je te ramène dans cet état.

Lancelot dissimule très mal un reniflement moqueur et s'entend ordonner de faire la sieste par son souverain qui a vraiment de la difficulté à prendre l'air sévère.

Perceval aide Léon à préparer les troupes pour le départ du lendemain, mais Gwaine se trouve soudain trop blessé et se faufile jusqu'à la chambre où il pique un roupillon à côté de Merlin après l'avoir examiné soigneusement – et s'être assuré que ce qu'il avait n'était pas contagieux.

Lancelot finit par les rejoindre, un peu avant la nuit. Il a été pris de vertiges dans la cour et s'est senti ridicule. Il s'assoit dans un coin et profite du fait que ce qui sort de la bouche de Gwaine n'est qu'un ronflement régulier, et non pas une longue suite de vantardises insensées, pour somnoler avec la tête appuyée contre le mur.

Il a un peu mal au ventre et des sueurs froides le parcourent de temps en temps. Il a dû prendre froid, il fallait s'y attendre.

Au souper, les hommes s'entassent tous dans la salle du trône. Ils sont un peu serrés, mais ils sont ensemble. Ils partagent des histoires de combats, trinquent à leurs camarades perdus et savourent silencieusement, discrètement, la chance d'être en vie, de rentrer demain à la maison, d'avoir gagné cette guerre.

Pendant la nuit, Lancelot est réveillé par une soif terrible. Il trébuche dans la chambre, marche presque sur Perceval en contournant les dormeurs, va remplir sa gourde et finit par rester à côté du puits. La douleur s'est intensifiée derrière son épaule et quelque part dans son abdomen, au point qu'il n'arrive pas à trouver de position confortable.

Et cette soif qui le dévore commence à l'effrayer.

Il est en train de réfléchir, passant en revue les leçons de Gaius, lorsque la silhouette du roi se dessine dans la cour. Ses pas craquent dans la neige épaisse.

- Qu'est-ce que tu fais là ? Tu n'arrives pas à dormir ?

Lancelot lève les yeux, esquisse un sourire – et s'effondre comme une masse.

Quand il rouvre les yeux, il est étendu dans la chambre en haut de la forteresse d'Ismere et cinq visages inquiets sont penchés sur lui.

- Réveillé ? dit le roi d'un air préoccupé.

- ça va ? demande Merlin d'une voix enrouée.

- Hé, mon pote, qu'est-ce que tu nous fais ? s'exclame Gwaine en fronçant les sourcils.

- Sir Lancelot, vous êtes blessé ? demande Léon avec inquiétude.

- Où as-tu mal ? interroge Perceval, très sombre.

Le chevalier sourit malgré les crampes qui s'accentuent dans son abdomen.

- Vous êtes tous là, bredouille-t-il.

- Où voulais-tu qu'on aille ? riposte Arthur. "On est au milieu des terres du nord, je te signale. Il n'y a pas d'autre auberge à la ronde, crois-moi. Gwaine l'aurait flairé."

Lancelot voudrait rire, mais c'est un gémissement qui s'échappe de ses lèvres tandis qu'il se tord, pressant ses bras autour de son ventre.

- Il ne va pas bien du tout, dit Gwaine d'une voix aiguë.

Perceval secoue la tête, son visage aux traits carrés empreint de tristesse.

- Tu avais soif ? demande-t-il.

- Oui, souffle son ami en fermant les yeux pour faire face à une nouvelle vague de douleur.

- Qu'est-ce qu'il a ? exige Arthur, paniqué et furieux de l'être.

Sir Léon presse l'épaule du chevalier à terre pour l'encourager, tandis que Merlin glisse une couverture sous la tête de Lancelot et en déploie une autre sur ses jambes.

- J'ai déjà vu des hommes comme ça, murmure Perceval. "Ils semblent indemnes et puis – tout à coup – le jour suivant, ils… ils meurent."

Un silence épais et suffoquant rempli la pièce, plus froid que la nuit.

- Non, lâche Arthur entre ses dents.

Lancelot rouvre ses yeux noirs et de nouveau un sourire essaie de se frayer un passage sur ses traits contractés.

- Vous vous rappelez cette vieille femme que nous avions rencontrée… quand nous fuyions Camelot ? Elle... elle l'avait annoncé… je m'en suis souvenu… seulement cette nuit… la neige… Je m'étais toujours demandé… ce qu'elle avait voulu dire…

Il marque une pause, avale, essaie de contenir la douleur qui fouaille son abdomen.

- Je suis heureux… de pouvoir mourir pour vous…

Le roi secoue la tête avec dénégation, le visage crispé.

- Perceval ! s'écrie-t-il d'une voix impérative, comme si le géant attendait pour agir, comme s'il trainait, comme s'il ne faisait rien alors que…

- ça ne sert à rien, chuchote tristement Perceval.

Il se penche et prend la main de son ami, la serre dans les siennes.

- Nous resterons avec toi, promet-il.

Les yeux noirs de Lancelot scintillent à la lueur de la bougie qu'a approchée Gwaine.

Les cinq hommes se pressent épaule contre épaule, tous penchés sur lui, frémissants, les mâchoires serrées.

- Ne faites pas ces têtes… grogne le chevalier en étouffant un morceau de rire qui se termine sur un gémissement. "Vous faites peur…"

- Pardon, dit Merlin dont la lèvre inférieure s'enroule comme celle d'un enfant, ses grands yeux bleus remplis de larmes.

Lancelot lui sourit et tend le bras, lui ébouriffe les cheveux.

- Ne sois pas désolé, dit-il chaleureusement. "Ne commence pas à penser que c'est ta faute en quoi que ce soit…"

Sa main emmêle les boucles noires de Merlin, mais ses yeux sont fixés sur Arthur, pendant un instant, très sérieux.

Puis il regarde de nouveau le serviteur.

- C'est toi qui nous as rassemblés, Merlin, murmure-t-il tendrement. "Chacun d'entre nous. Je n'avais pas de but dans la vie, Gwaine n'avait pas de maison… et tu nous as trouvés. Tu nous as sauvés… prends soin d'Arthur, d'accord ?

Le jeune homme hoche vivement le menton. Des larmes coulent sur ses joues librement – les larmes que les autres retiennent autant qu'ils le peuvent.

- Reste à ses côtés, comme tu l'as toujours fait… il ne sait pas à quel point il a besoin de toi… il a peur quand il n'a pas besoin de te rassurer, il se comporte comme… un crétin royal quand tu ne lui rappelles pas d'être humble…

- Il y aura des sanctions pour ces paroles, grommelle Arthur d'une voix enrouée.

Lancelot se contente de glousser de rire, puis un nouveau spasme lui coupe le souffle et il lui faut quelques minutes pour respirer plus calmement. Perceval lui soutient la tête et lui donne à boire, Gwaine tamponne la sueur glacée qui lui inonde le front.

- Arthur oublierait ce qu'il est capable de faire… si tu ne croyais pas en lui…

Sir Léon ne s'est pas aperçu qu'il hochait vigoureusement la tête, le regard voilé par ses larmes et ses frisettes blondes.

- Merlin… envoie-moi vers Avalon… sur le lac… comme Freya… s'il te plaît….

- Promis, hoquette le serviteur.

Lancelot sourit encore.

- Tu étais... tu es… comme un petit frère, pour moi… Merlin…

Il ferme les yeux, haletant, se mord les lèvres jusqu'au sang pour résister à la douleur. Il sent qu'il faiblit et il y a encore tellement d'autres choses qu'il doit dire…

Il rouvre les yeux, s'affole un peu parce que sa vision obscurcie l'empêche de les voir tout de suite, puis son regard se fixe sur un visage dévasté, une barbe hirsute et deux yeux bruns suppliants.

- Gwaine… ne pleure pas ! Paye une tournée pour moi, d'accord ? Ne… ne te saoule pas utilisant mon nom comme excuse, hein… je ne payerai pas ton ardoise, cette fois…

Il lutte contre la douleur, essaie de calmer sa respiration fuyante, son cœur qui tambourine.

- Tu es… un homme bien, tu le sais, n'est-ce pas ? Peu importe ce que les gens disent… je suis fier d'être ton ami… ton frère d'armes…

Son esprit se remplit de brouillard, ses pensées lui échappent. Et il a si mal. Son abdomen est en feu. Il faut qu'il… qu'il…

Il soulève péniblement les paupières, croise le regard humide de Perceval et sent sa main qui presse la sienne, encourageante, rassurante.

- Perceval… tu as été mon seul ami… pendant tellement d'années… mon meilleur… ami… tu m'as suivi… jusqu'ici… protège-les tous… pour moi…

- Je le ferai, je te le promets.

Lancelot se tourne vers Léon.

- Au rapport… Sir Lancelot… chevalier… de… la Table Ronde… mission accomplie…

L'homme blond et frisé se mouche bruyamment dans sa manche.

Lancelot essaie de rire, mais ce n'est qu'un gargouillement. Son visage est aussi pâle que la neige qui s'est remise à tomber, dehors. Sa voix devient de plus en plus faible, jusqu'à ce qu'ils doivent tous se pencher pour l'entendre.

- Je me rappelle… quand je vous ai rencontré… pour la première fois… Arthur… il y a… des années… on était… jeunes…. Vous étiez juste… un prince… avec un caractère de cochon… et maintenant… vous êtes… mon roi… et mon ami…

Arthur, qui s'était un peu reculé comme pour se protéger du chagrin qui se referme lentement sur lui, se rapproche. Merlin se décale pour lui faire plus de place, glisse dans les mains calleuses du roi la paume moite du blessé.

Son corps maigre frissonne violemment contre l'épaule de son maître.

- Je n'ai jamais… regretté une seule fois… mon serment… quand vous n'aviez… ni château… ni pays… ni couronne…. Cette nuit-là…. Vous m'avez fait chevalier de Camelot…

Il ferme les yeux et, pendant un instant, ils retiennent tous leurs souffles, consternés, puis il rouvre les paupières péniblement et regarde de nouveau son souverain.

- Arthur… prenez soin de Guenièvre… ne la laissez pas pleurer… donnez-lui des choses à faire… elle est forte… elle surmontera… son chagrin, si elle… est occupée… rappelez-lui… qu'elle peut… s'amuser… faites-la… rire… s'il vous plait… elle est… tout… pour moi… rendez-la… heureuse…

Sa respiration s'accélère et la sueur froide sur son front se mélange aux larmes qui coulent sur ses tempes et s'écrasent sur les dalles noires.

Il se tord, tousse et crachote un filet de sang. Le bout de ses doigts et ses lèvres ont bleui.

Gwaine serre les poings. Léon est agenouillé tout droit, comme au chevet de la personne la plus importante du monde. Perceval est penché, le dos recroquevillé, les mains toujours enveloppées autour de celles de son ami.

Arthur ne s'est pas rendu compte que Merlin s'était accroché à sa chemise et garde les yeux fixés sur son lieutenant, la cornée tellement sèche qu'elle le brûle.

- Vous vous rappelez ?… le jour de ce tournoi… quand nous attrapions ces anneaux… pour les donner à nos… dames… elles étaient… si belles… sous le dais… votre reine… et mon amour… avec des fleurs… dans leurs cheveux, et… la bataille… de boules de neige… sur la terrasse… nous… gagnions… Merlin et moi… vous savez…

Il sourit.

C'est Lancelot, son visage si bienveillant, ses yeux noirs brillants, ses cheveux sombres qui ondulent sur son front, beau et fier malgré sa barbe de quatre jours, malgré le sang sur son menton, malgré sa respiration labourée.

- C'était… une… bonne…vie… merci… mon… roi…

Ses cils caressent ses pommettes tannées par le grand air et un dernier souffle glisse entre ses lèvres.

Le regard de Gwaine se perd dans le vide.

- Il est mort, dit-il d'une voix étranglée.

Léon pleure en silence et Perceval aussi.

La gorge nouée, Arthur serre contre son épaule Merlin qui sanglote.

Dehors, la neige tombe en délicats flocons, légers et cotonneux, comme des plumes.

 

 

A SUIVRE...

 

 

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