Le Prince & L'Idiot

Chapitre 23 : Lavende bleue, dilly dilly

5332 mots, Catégorie: K+

Dernière mise à jour 08/11/2016 05:21

 

LAVENDE BLEUE, DILLY DILLY

 

 

Le bébé pleure, hurle, crie, se violace de colère et de chagrin.

Rien ne le calme.

Ni les paysannes plantureuses venues lui offrir le sein, ni le chiffon imbibé de lait de brebis que Gaius trempouille dans sa petite bouche crispée à force de miauler sa détresse.

Guenièvre berce la petite princesse dans ses bras en se promenant dans la nursery, lui donne une phalange à téter, mais ne parvient pas à apaiser les vagissements ponctués de grosses larmes. Secouée de sanglots, à bout de nerfs, la jeune femme cajole, murmure, chantonne, mais rien n'y fait.

Cela fait trois jours, déjà, et le médecin de la Cour est aussi épuisé et désespéré que Guenièvre.

- Elle dépérit. Il faut que nous trouvions une nourrice qui lui convienne.

Le défilé continue, sous l'œil inquiet des gardes.

Arthur, dans la salle du conseil, n'accorde qu'un regard sombre à la longue ligne de femmes qui attendent dans la cour, leurs bambins dans les bras ou accrochés à leurs jupons.

Les chevaliers s'inquiètent terriblement pour lui. Tout le monde s'inquiète pour le roi, y compris Rodor qui n'a pas pu se déplacer, alité, et qui écrit presque tous les jours.

Arthur n'a pas dit un mot plus haut que l'autre depuis qu'il est sorti, blanc comme un linge, de la chambre royale, le matin où Mithian est morte. Il se tient toujours très droit, ses yeux bleus si foncés qu'ils sont presque noirs, préside les conseils, donne audience, assiste aux réunions et à l'entraînement comme si tout était parfaitement normal. Il ne rit pas, ne sourit pas, et répond plus souvent par un hochement de tête que par une phrase.

Il a passé la nuit après les funérailles de la reine dans la crypte, seul. A l'aube, quand il a poussé les portes, le soleil remplissait le hall en bas des escaliers en spirale et Merlin était assis sur le sol. Le serviteur s'est levé, les yeux profondément enfoncés dans ses orbites, le visage blafard.

- Qu'est-ce que tu fais là ? a murmuré le roi. "Tu es resté là toute la nuit ?"

- Je ne voulais pas que vous soyez seul, a soufflé Merlin d'une voix enrouée.

Arthur a incliné le menton, serré brièvement l'épaule du jeune homme.

- Merci.

Son visage était parfaitement composé – un masque impeccable, posé et serein, et ils sont terrifiés à l'idée de ce qu'il cache.

Chacun gère le deuil comme il le peut, mais Arthur semble simplement repousser l'inévitable.

Merlin a sangloté pendant des heures : dans les bras de Gaius qui l'embrassait en répétant "mon pauvre garçon, mon pauvre garçon"; dans ceux de Gwaine qui lui tapotait le dos en bafouillant d'un air navré "ça va aller, mon pote, je te promets"; dans ceux de Perceval qui lui a donné à boire et l'a mouché comme il l'aurait fait avec un de ses neveux ; et même recroquevillé dans un coin de la cellule de Numéro Quatre qui l'a observé avec pitié, sans bouger.

Puis Sir Léon est venu s'accroupir en face de lui alors qu'il reniflait en caressant les chats dans le jardin de roses.

- Arthur a besoin de toi, mon bonhomme, a-t-il dit doucement.

Ses yeux étaient tristes sous ses frisettes blondes, mais très sérieux, aussi.

Merlin a compris.

Il a séché son visage d'un revers de manche, il s'est levé, et il n'a plus pleuré.

- Comment va-t-il ? lui demandent les gens toute la journée, quand il dépose son plateau vide à la cuisine, quand il traverse la cour chargé de pièces d'armure, quand il descend les escaliers avec un panier de linge sale.

- C'est le roi, répond Merlin invariablement, et les chevaliers ont appris à traduire ça par "il refoule sa peine et il va finir par craquer un jour", ce qui ne les rassure pas.

Les pleurs constants du bébé, à l'étage des appartements royaux, n'aident pas à égayer l'atmosphère sombre du château. On chuchote, on soupire, on marmonne : "ah, quel malheur", "si jeune, si belle", "l'enfant ne s'en remettra pas", on se tait subitement quand le roi veuf passe dans un couloir.

Arthur marche constamment perdu dans ses pensées, ne se rappelle pas ce qu'il a signé ou quelle arme il a utilisé à l'entrainement. Il mange, mais il maigrit et il y a des cernes sous ses yeux. Personne ne l'a vu manifester la moindre émotion, mais Merlin, quand il le réveille le matin, fait comme s'il ne voyait pas les draps chiffonnés et les traces de larmes sur le visage de son maître.

Il n'est pas entré une seule fois dans la nurserie depuis la naissance de sa fille.

Guenièvre et Gaius lui font régulièrement leurs rapports, mais s'alarment de plus en plus à son manque de réaction.

Jusqu'au jour où ils se présentent devant lui dans la salle du trône, avec une nouvelle dont ils ne sont pas certains qu'elle soit si bonne que ça.

- Nous avons porté notre choix sur une nourrice, Sire, annonce Gaius en se dandinant d'un pied sur l'autre.

- Elle… n'est pas tout à fait conforme aux standards, mais nous pensons qu'elle fera l'affaire, ajoute Guenièvre en tortillant ses doigts.

Arthur lève un sourcil à leur nervosité.

- Eh bien ? Si elle convient, pourquoi avez-vous besoin de mon approbation ? Je vous fais confiance.

Le vieil homme échange un coup d'œil embarrassé avec la jeune femme.

- C'est-à-dire que… si vous la croisiez dans un couloir, vous pourriez être – surpris… et les dames de la cour vous en parleront peut-être… elle… euh, elle…

- J'attends, dit le roi un peu sèchement.

- Elle est… âgée, explique Guenièvre. "Quarante-ans, peut-être plus."

- Ce qui n'est pas si vieux, j'entends bien, ajoute vivement Gaius qui a vingt ans de plus et en parait le triple.

- Je croyais que votre choix devait se porter uniquement sur des femmes entre vingt-cinq et trente hivers, s'étonne Arthur. "Comment celle-ci a-t-elle pu être sélectionnée en finale ?"

Gaius rirait à cette formulation, s'il n'était pas si stressé.

- Eh bien… c'est… Gwaine. C'est lui qui l'a trouvée.

- De mieux en mieux, grommelle le roi. "Depuis quand Gwaine est-il un expert en nourrices ?"

Guenièvre serre les poings.

"Depuis que tout le monde se préoccupe plus de votre enfant que vous-même !" est ce qu'elle voudrait répliquer, mais elle se retient.

- Elle connait la comptine. Elle doit être d'Ealdor, ou des environs, dit-elle à la place. "Mais c'est surtout la seule qui a réussi à rassasier l'enfant et à la calmer. C'est pour cela que nous pensons qu'elle conviendra."

- Quelle comptine ? demande Arthur en fronçant les sourcils.

Gaius et Guenièvre échangent un regard attristé.

- La berceuse, Sire, dit le vieil homme d'une voix sourde. "Celle que Merlin a apprise à Lady Mithian. La reine a passé toute sa grossesse à la chantonner..."

Les yeux de Guenièvre lancent des éclairs et elle les cache sous ses longs cils pendant le silence qui suit.

- Eh bien, je ne vois pas pourquoi vous hésitez, dit finalement le roi. "C'est vous qui avez fixé les critères de choix pour la nourrice, Gaius, je m'en remets à votre sagesse si vous décidez de les assouplir."

Le médecin de la cour hésite, puis il prend une grande respiration.

- C'est-à-dire que… nous aimerions que vous la rencontriez. Une fois. Voyiez-vous, les… croyances populaires… vous diront que les qualités de la femme qui allaite l'enfant sont transmises au bébé…et… euh, ces dames… les nobles… vont s'affoler à l'apparence de… cette… nourrice peu… ahem, conforme.

- Elle n'est pas – jolie. Sa voix est… déplaisante. Et son caractère… est à prendre avec des pincettes, marmotte Guenièvre.

Arthur les regarde avec de grands yeux.

- Et vous voulez laisser la princesse entre ses mains ?

- Oui, Sire, répond très sérieusement Gaius. "Son lait est de bonne qualité et, encore une fois, elle a pu endormir le bébé. Nous avons vu toutes sortes de femmes, Votre Majesté, certaines qui auraient sûrement été parfaites pour le rôle, si ce n'était pour l'enfant qu'elles avaient encore à la mamelle, mais celle-ci… est la seule qui a semblé créer un… lien avec la jeune altesse."

Guenièvre hoche farouchement la tête.

- C'est une femme décente, j'en suis certaine, renchérit-elle. "Peut-être un peu spéciale, mais j'ai confiance en elle."

Le roi se frotte la nuque.

- Et qu'en est-il du sien, d'enfant ?

Guenièvre et Gaius échangent un autre coup d'œil chargé de sous-entendus.

- Il est… elle ne l'a plus, dit finalement le vieil homme. "Ce qui est mieux pour la princesse, voyez-vous !"

- Gaius ? insiste le roi d'une voix dangereuse.

- Elle a… dit… qu'il était… parti, répond Guenièvre en évitant son regard. "Emporté par les fées ? Quelque chose comme ça."

Arthur se lève en secouant la tête, l'air furieux.

- Jamais, gronde-t-il. "Cette femme est folle, visiblement. Et je ne comprends pas comment vous avez seulement pu envisager de la proposer !"

- Sire… commence Gaius.

- Assez ! ordonne le roi. "Sortez, maintenant."

Ils obéissent en baissant la tête. Les portes se referment sur eux et Arthur se rassoit sur le trône, frémissant de colère. Des particules de poussière dansent comme des grains de lumière dans les rayons qui se déploient à travers les immenses vitraux de la grande salle vide.

Guenièvre tremble un peu.

- On aurait dit…

- Uther, complète le vieil homme d'un air très sombre.

- Qu'est-ce que nous allons faire, Gaius ? demande la jeune femme avec inquiétude. "La petite ne survivra pas, à ce rythme."

- Envoyer notre meilleur ambassadeur.

Et c'est ce qu'ils font.

Arthur n'est pas dupe quand il voit arriver Merlin.

- Toi aussi tu veux que je confie l'enfant de Mithian à une folle ? soupire-t-il.

Le serviteur penche la tête de côté.

- Venez, dit-il gentiment.

Le roi le suit en trainant un peu les pieds, mais il s'arrête à quelques pas de la porte quand il voit qu'on le mène à la nurserie.

- Qu'est-ce que tu veux me montrer, Merlin ? demande-t-il d'un ton las.

- Venez, répète le jeune homme.

Il prend la main d'Arthur et pousse le battant.

A l'intérieur de la chambre règne une odeur un peu épaisse, sucrée et ouatée, un mélange de suc de violette et de langes empesés. Le berceau est au milieu de la pièce et le voile frissonne très légèrement à la brise tiède d'automne qui se glisse par la fenêtre.

- Elle dort, chuchote Merlin en se penchant sur le petit bateau de chêne avec un sourire infiniment doux.

Arthur s'approche lentement, submergé par le souvenir de Mithian en train de choisir les meubles de la pièce, d'essayer les tapisseries sur les murs, de glousser de rire et de caresser le ventre rond sur lequel se tend sa robe de soie.

Il baisse les yeux et regarde le bébé emmailloté qui tressaille un peu dans son sommeil, son bonnet de laine enfoncé sur ses minuscules sourcils froncés.

Peut-être que si Mithian n'était pas tombée enceinte, elle serait encore là…

Il ferme les yeux pour refouler les larmes brûlantes.

Merlin tire sur sa manche.

- Regardez, Arthur. Elle est si petite, mais elle se bat de toutes ses forces pour vivre. Guenièvre et Gaius ont dit que c'est incroyable qu'elle soit encore en vie. Elle a mangé un peu, à chaque madame qui est venue, mais elle n'a jamais réussi à se rassasier et à se rassurer assez pour bien dormir. Elle a pleuré, crachoté des grumeaux de lait, crié et crié pour que sa maman vienne, mais… ce n'est pas possible."

Sa voix s'étrangle un peu et il lève ses grands yeux bleus embués vers le roi.

- Alors… vous savez… la drôle de nourrice… c'était comme un miracle quand la princesse a tété et tété et tété sans s'arrêter. Et qu'elle s'est endormie, repue comme un petit chat.

Il se mord les lèvres.

- S'il vous plaît, Arthur... Elle est bizarre, mais je suis sûr qu'elle s'en occupera bien…

L'homme prend une grande respiration.

Et comme en écho, le bébé lâche un profond soupir.

- Très bien. Je la rencontrerai. Je verrai ensuite ce que je décide.

Il sort rapidement de la chambre et Merlin le regarde s'en aller d'un air triste.

- Je le ramènerai, souffle-t-il à la princesse endormie. "Je te le promets."

Il lui adresse un dernier sourire, puis sort à pas de loup et tire la porte avec précaution avant de courir pour rattraper son maître.

Gaius et Guenièvre ne sont qu'à moitié soulagés quand le serviteur leur annonce le résultat des négociations.

Tout dépend de la nourrice, maintenant.

Arthur écarquille les yeux avec incrédulité quand la femme s'avance devant lui.

Elle est grande – plus grande que Merlin, ce qui la place seulement deux têtes en dessous de Perceval – maigre et un peu bossue comme une sauterelle, avec la poitrine qui tombe. Le visage marqué par les intempéries, une bouche charnue et un nez épaté, de mauvaises dents, pas de sourcils mais une arcade sourcilière protubérante, une verrue sur la pommette gauche, les yeux vert tilleul, vifs et intelligents. Des mitaines à ses doigts rougeâtres aux ongles courts, vêtue d'une robe foncée en haillons retenue par un cordon effiloché et d'un châle noir à franges qui dissimule mal ses cheveux raides et emmêlés, d'un blond pâle filé de gris.

Et quand elle salue le roi avec une révérence magistrale, il doit réprimer un mouvement de recul à sa voix de crécelle.

Sérieusement.

Ça ?!

Il se racle la gorge, embarrassé, jette un coup d'œil furibond en direction du médecin de la Cour qui se contente d'hausser son sourcil si haut qu'il va bientôt lui servir de houppette.

- Quel est votre nom, femme ?

- On m'âppelle lâ Dolmâ, Grand Rôi, répond la créature d'une manière affectée.

- Hum. Vous venez de… ?

Elle bat ses paupières sans cils et ce n'est vraiment pas charmant à regarder.

- Engerd, Votre Mâjesté. C'est l'endrôit où je suis née, mais l'on peut dire que je suis de pârtout et d'âilleurs, ajoute-t-elle de sa voix nasillarde. "Je suis sâltimbanque, Votre Grâce."

- Ah.

Il tousse derrière son gant.

- Et vous… euh… crachez du feu ?

Elle rit d'une façon étudiée, cachant ses dents abimées derrière un éventail de doigts.

- Ohohohoh. Non, Grand Rôi, minaude-t-elle. "Je joue au théâtre. Mes compâgnons et môi-même âpportons rêve et réflexion au peuple. Des leçons de vie pâr le rire et les lârmes."

Arthur passe une main sur son visage.

- Je vois, dit-il.

Sauf qu'il ne voit pas du tout et qu'il pense que cette femme est toquée.

- Où sont vos compagnons actuellement ?

Elle met une main sur son cœur et soupire dramatiquement, une main levée vers les vitraux, faisant tournoyer sa robe en haillons.

- Pârtis sur les chemins, Votre Grâce. Pârtis au lôin… lôin de môi… lôin de Câmelot, lôin de…

- Très bien, très bien, coupe-t-il rapidement. "Voyons. Vous… on me dit que vous êtes capable d'assurer le soin de la princesse."

Elle s'incline respectueusement.

- C'est un grand honneur, Votre Mâjesté. Je saurais me montrer digne de votre confiance…

- Vous avez l'expérience d'un enfant ? interroge-t-il avec une grimace.

Les yeux vert tilleul le fixent et, pendant un instant, il y lit plus qu'une extravagance mêlée sans doute d'un grain de folie à force de jouer un rôle : une douleur enfouie sous un sourire caricaturé et des mots grandiloquents pour maîtriser les cassures de la voix.

- Oui, Sire, répond-t-elle doucement.

Il réfléchit, promène le regard sur Gaius et Guenièvre qui attendent anxieusement son verdict, sur Sir Léon et Geoffroy de Monmouth qui considèrent la femme avec une inquiétude dubitative, puis aperçoit Merlin derrière un pilier.

Son serviteur pouffe de rire en observant la façon dont la candidate nourrice remonte ses jupons sans élégance puis relève le menton comme si elle était un modèle de maintien aristocratique.

Au moins, elle ne lui inspire pas de méfiance et c'est déjà un bon point.

- Je vous donne une semaine, dit finalement le roi. "Nous verrons ensuite comment vous vous ajustez au château… et comment nous nous habituons à vous."

Elle fait une révérence plus bas que terre, un bras écarté avec le petit doigt levé, l'autre tirant avec emphase sur ses haillons.

- Je ne vous décevrai pâs, Grand Rôi.

Guenièvre serre le bras de Gaius avec un petit saut ravi et le vieil homme hoche le menton en se détendant.

- Très bien. Mais pour l'amour du ciel, faites-moi le plaisir de changer de robe. Guenièvre, assure-toi qu'elle porte quelque chose de plus… normal ?

La jeune femme acquiesce avec un sourire en coin. Arthur renvoie tout le monde puis se prend la tête dans les mains.

Il n'était pas assez entouré de gens non conventionnels, peut-être ? Pourquoi faut-il que la nourrice de sa fille soit cette espèce de cigogne piquée, plutôt qu'une bonne paysanne joufflue et sans histoires ?

Il va convoquer Gwaine au plus vite et lui faire expliquer d'où il sort cette créature.

Ah. Inutile.

La taverne, sans doute.

Est-ce qu'un jour sa vie sera moins compliquée ?

Il ferme les yeux et masse ses tempes.

Il a besoin de dormir.

Et c'est la première fois depuis trois jours qu'il s'en rend compte.

L'installation de la Dolma à l'étage royal devient le sujet numéro un des commérages dans le château et bizarrement, au fil des jours, l'atmosphère lourde se dissipe doucement. Les gardes se permettent de courtes plaisanteries, les lavandières galvaudent en brossant les langes et les vêtements des nobles, les valets n'ont de cesse d'imiter sa façon de parler et un vent de légèreté court dans les couloirs.

L'étrange nourrice sort rarement de la nurserie au début, puis, au bout de quelques semaines, elle commence à se promener dans les couloirs avec le bébé dans ses bras et sa silhouette un peu bossue qui marche en longs pas chassés devient un spectacle familier. Ses cheveux filasse sont bien rangés dans une guimpe gris foncé (qui ne dissimule malheureusement pas sa verrue et son arcade sourcilière rasée) et un tablier blanc couvre sa robe noire. D'une voix de crécelle, elle houspille Gaius ou se radoucit quand Guenièvre s'approche, minaude à l'attention de Gwaine qui se laisse faire avec bonne humeur et se laisse escorter par Perceval qui a toujours l'air subjugué quand il la voit.

Arthur l'observe de loin.

Il est assez satisfait des rapports que lui font Guenièvre et Gaius sur la santé de l'enfant et Merlin ne tarit pas d'éloges sur les progrès de la petite héritière du trône – et de sketchs hilarants qui mettent en scène la Dolma.

La nourrice et lui sont à la fois meilleurs amis et pires ennemis.

Elle ne l'autorise pas à toucher l'enfant et encore moins à la sortir de son berceau, mais elle le laisse s'asseoir sur la peau d'ours devant la cheminée quand elle donne à téter au bébé et lui chante une berceuse.

L'automne fait place à l'hiver et le roi n'est pas retourné dans la nurserie.

Il continue de cacher – de nier ? – sa peine et d'éviter soigneusement de se confronter à sa fille qui lui rappelle la dernière nuit passée avec la reine.

Samhain, cette année, lui parait insurmontable.

Le château est paré de citrouilles évidées dans lesquelles on a versé de la cire et enfoncé une mèche pour illuminer tous les escaliers. Des branches aux baies rouges sont accrochées aux fenêtres et nappées de neige comme de sucre glace. Les tables s'ornent de nappes dorées et de bouquets de feuilles flamboyantes, et la cuisinière a prévu de servir des pommes embrochées sur des piques de bois et enduites de miel et de beurre. Les toits en ardoise se couvrent lentement de flocons pelucheux et les serviteurs se hâtent dans la cour d'honneur sous leurs grands plateaux d'argent.

Arthur erre à la recherche d'un coin tranquille où se cacher en attendant que vienne l'heure de présider les festivités et de prétendre qu'il va bien, et se retrouve à l'étage des appartements royaux bien avant le moment où il devra s'habiller.

Et c'est là qu'il l'entend.

La berceuse de Mithian.

Et comment aurait-il pu l'oublier ou l'ignorer ? Il ne connait pas les paroles, mais la mélodie est aussi familière que le parfum des roses et l'éclat d'un sourire malicieux…

- … lavande bleue, dilly dilly, verveine jolie…

Il s'approche doucement de la porte entrouverte de la nurserie, le cœur battant. Ce n'est pas la voix nasillarde de la Dolma, ou alors elle cache bien son jeu.

- … qui me l'a dit, dilly dilly, qui me l'a dit…

Non, c'est une tonalité plus grave, un peu hésitante, chaude et douce.

- … c'est moi pardi, dilly dilly, qui me le dit…

Il entre sans bruit, en retenant son souffle.

Merlin est assis dans le fauteuil à bascule à côté de la fenêtre, ses jambes interminables repliées maladroitement devant lui, ses boucles noires un peu trop longues sur le front et la nuque, ses yeux bleus fixés avec amour sur le bébé qu'il tient avec précaution dans ses grands bras maigres.

- … si j'étais roi… dilly dilly… tu serais reine…

Arthur avance vers eux presque contre sa volonté. Il s'accroupit tout doucement devant le fauteuil, pose sa main sur le genou de Merlin pour que celui ne sursaute pas.

Le jeune homme relève brièvement la tête et un sourire immense envahit son visage tandis qu'il souffle la fin de la berceuse.

- … si vous m'aimez… dilly dilly… je vous aime aussi…

Dans le paquet de lin crème, la petite princesse a les yeux bien ouverts et regarde son père pour la première fois.

Arthur mordille sa lèvre inférieure, crispé.

Il ne se rend pas compte qu'il pleure.

- Merlin. Cesse de lui conter fleurette, grommelle-t-il pour se donner une contenance. "Tu traines vraiment trop avec Gwaine. Je ne la laisserai jamais épouser un homme de vingt-quatre ans son aîné."

Merlin fait osciller le fauteuil à bascule, très délicatement, tout en caressant du bout des doigts le petit poing qui émerge du fatras de volants en dentelle.

- Oh, ne commencez pas.

Arthur jette un coup d'œil rapide autour de lui, tout en essuyant rapidement son visage d'un revers de manche.

- Où est la Dolma ? Je croyais que tu n'avais pas le droit de sortir le bébé du berceau.

Un léger raclement de gorge lui répond et il découvre la silhouette noire de la femme dans un coin de la pièce, en train de filer tranquillement au rouet.

Il la salue d'un bref hochement de tête, puis se redresse, les cuisses ankylosées, fait quelques pas vers la fenêtre derrière laquelle tombe la neige.

- Hum. Merlin, je dois m'habiller pour le banquet. Je te cherchais.

Le serviteur ignore le mensonge et adresse au roi un autre de ses sourires lumineux.

- Voulez-vous la prendre dans vos bras ?

Arthur se raidit.

"Ne voulez-vous pas la prendre dans vos bras ?" demande la voix de Mithian.

Il secoue la tête.

- Non.

Il contourne le fauteuil à bascule comme pour sortir, puis se ravise et se penche par-dessus le dossier.

Est-ce que… est-ce qu'elle le regardait vraiment ?

Son menton effleure les cheveux ébouriffés de Merlin.

- Elle vous regarde vraiment, vous savez, dit le serviteur au bout d'un moment. "Gaius a dit qu'elle ne voit pas encore très bien, c'est parce que ce n'est qu'un bébé, mais de si près, elle vous voit. Faites-lui un sourire, Sire. Elle va vous prendre pour un vieux rabat-joie, sinon."

Arthur mâchouille l'intérieur de sa joue. Puis il tend la main et son pouce calleux effleure la pommette de la toute petite fille qui le fixe d'un air très sérieux.

- Albion, murmure-t-il.

Le bébé cligne des paupières, bâille… et sourit.

- Oooh, souffle Merlin, émerveillé. "C'est la première fois qu'elle sourit, Arthur !"

Le roi ne répond pas tout de suite, submergé par l'émotion. Puis il lâche un petit rire étranglé.

- Bien sûr. C'est normal, je suis là.

- Pff, grogne le jeune homme. "Vantard."

Il rit doucement, malgré tout.

Parce que c'est la première fois depuis plus d'un mois qu'Arthur laisse tomber son masque.

C'est un pas vers la guérison.

Merlin ne sait pas encore que ce qui renversera les dernières barrières se produira quatre mois plus tard et qu'il payera le prix fort pour que son roi se remette enfin en marche.

 

 

A SUIVRE...

 

 

 

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